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Médicaments : utiles ? inutiles ?

16 avril 2013

Les Pr. Philippe Even et Bernard Debré ont publié à l’autome 2012 un Guide des 4.000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux chez l’éditeur Le Cherche Midi. Plus de 200.000 exemplaires ont été vendus en quelques semaines.

Les auteurs n’ont pas lésiné pour dire ce qu’aura pu leur coûter en nuits blanches la rédaction de cet opuscule. Bernard Debré:
«Pour ce livre, nous avons consulté 20.000 publications, cela représente 7.000 heures, dix ans de travail. Nous ne sommes pas deux esprits malades qui ont écrit ça comme ça. Evidemment quand on veut tuer son chien on dit qu’il a la rage…»

Selon eux, 40% des médicaments en vente «ont une efficacité faible ou nulle», 25% présenteraient «un risque potentiel», dont 5% «un risque majeur». Toujours selon eux, près d’un médicament sur deux est inutile et ce gaspillage coûterait entre 10 et 15 milliards d’euros par an à la Sécurité sociale.

Caricatural, volontairement outrancier et souvent approximatif, cet ouvrage n’est pas le fait de deux spécialistes du médicament. Sur le même thème, d’autres guides, mieux référencés, ont été publiés ces deux dernières décennies pour dénoncer le trop-plein de médicaments. Ces livres, pas plus que nombre de rapports officiels, ne sont parvenus à modifier les pratiques de prescription et l’hyperconsommation nationale. L’évolution de l’organisation législative et réglementaire du marché du médicament ne s’est faite que sous les coups de quelques scandales médiatisés; à commencer par les affaires des produits dérivés du sang et infectés par le virus du sida suivies par celles de médicaments anorexigènes aujourd’hui prohibés.

On a ainsi vu depuis vingt ans en France la puissance publique progressivement déléguer ses prérogatives d’expertise et de police sanitaire à une agence plus ou moins indépendante sans cesse restructurée.
On a aussi tenté, modestement, de rationnaliser le système d’évaluation de l’efficacité des spécialités pharmaceutiques, de mieux calculer le «service médical rendu» et d’harmoniser le niveau de service avec le prix et le taux de prise en charge.

En annonçant une amélioration du système de pharmacovigilance, on a cru prévenir de nouvelles affaires. Et dans tous les cas de figure, les accusations visent la prescription de spécialités pharmaceutiques autorisées à la commercialisation, prescrites par les médecins, délivrées par les pharmaciens d’officine avant d’être remboursées par la collectivité via l’assurance maladie et les assurances complémentaires santé. C’est dire que si mal il y a, c’est un mal profond.

C’est dans ce paysage que survient le pamphlet Even-Debré. Cette initiative de librairie a aussitôt été suivie d’une autre, allant dans un sens parallèle, celle d’un groupe de spécialistes de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris . Selon ses auteurs, on pourrait «sans dommage» réduire drastiquement le nombre des médicaments aujourd’hui consommés par les Français. Ils appellent à leur tour les pouvoirs publics à réformer radicalement la politique du médicament et à publier un livre blanc et répertoire officiel des spécialités pharmaceutiques, soulignant qu’un «formulaire national de thérapeutique» existe déjà au Royaume-Uni et en Belgique. Un tel document «cible, pathologie par pathologie, les médicaments indispensables, les médicaments éventuellement utiles et ceux qui ne servent à rien».

Pour sa part, le Pr Debré observe que l’un des signataires –le Pr Jean-François Bergmann– est vice-président de la commission d’autorisation de mise sur le marché à l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).

Pour le Pr Bergmann, si les recommandations des Pr Debré et Even étaient appliquées, il y aurait des milliers de morts chaque année. Pour autant, il partage le constat de base: les Français consomment trop de médicaments inutiles et exagérément coûteux. On pourrait sans dommage diviser leur nombre par quatre, passant de quatre mille à mille spécialités.

Ni le gouvernement, ni les puissantes industries pharmaceutiques réunies en France au sein du Leem, ni l’ANSM n’ont pour l’heure jugé utile de réagir positivement et de fournir un possible plan d’action pour autant que faire se peut traiter cette situation.

[1] Jean-Yves Nau, Slate.fr, 25.10.2012.
http://www.slate.fr/story/63531/medicaments
* Jean-Yves Nau Journaliste et docteur en médecine, Jean-Yves Nau a été en charge de la rubrique médecine du Monde de 1980 à 2009. Il tient le blog « Journalisme et santé publique » sur le site de l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP).

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