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Des idées fortes pour éviter les impasses de la globalisation

28 avril 2013

 

Pour la première fois depuis 1945, l’idée d’avenir est en crise en Europe. Et l’Occident peine à croire au progrès. Désaffection politique, crise économique ou crispation identitaire : comment caractériser le moment que nous traversons ? Et peut-on, selon vous, parler d’une crise de civilisation ?

Peter Sloterdijk : Que voulons-nous dire, lorsque nous employons le terme de « civilisation occidentale », dans laquelle nous vivons depuis le XVIIe siècle ? A mon avis, nous parlons d’une forme de monde créé sur l’idée de la sortie de l’ère du passéisme. La primauté du passé a été rompue ; l’humanité occidentale a inventé une forme de vie inouïe fondée par l’anticipation de l’avenir. Cela signifie que nous vivons dans un monde qui se « futurise » de plus en plus. Je crois donc que le sens profond de notre « être-dans-le-monde » réside dans le futurisme, qu’il est le trait fondamental de notre façon d’exister.

La primauté de l’avenir date de l’époque où l’Occident a inventé ce nouvel art de faire des promesses, à partir de la Renaissance, au moment où le crédit est entré dans la vie des Européens. Pendant l’Antiquité et le Moyen Age, le crédit ne jouait presque aucun rôle parce qu’il était entre les mains des usuriers, condamnés par l’Eglise. Tandis que le crédit moderne, lui, ouvre un avenir. Pour la première fois, les promesses de remboursements peuvent être remplies ou tenues. La crise de civilisation réside en ceci: nous sommes entrés dans une époque où la capacité du crédit d’ouvrir un avenir tenable est de plus en plus bloquée, parce qu’aujourd’hui on prend des crédits pour rembourser d’autres crédits.

Autrement dit, le « créditisme » est entré dans une crise finale. On a accumulé tant de dettes que la promesse du remboursement sur laquelle repose le sérieux de notre construction du monde ne peut pas être tenue. Personne sur cette Terre ne sait comment rembourser la dette collective. L’avenir de notre civilisation se heurte à un mur de dettes.

Slavoj Zizek : J’adhère pleinement à cette idée d’une crise du « futurisme » et de la logique de crédit. Mais prenons la crise économique dite des subprimes de 2008: tout le monde sait qu’il est impossible de rembourser ces crédits hypothécaires, mais chacun se comporte comme s’il en était capable. J’appelle cela, dans mon jargon psychanalytique, un désaveu fétichiste: « Je sais bien que c’est impossible, mais quand même, je vais essayer… »

Et c’est cela le catastrophique: on ne peut pas payer ses dettes, mais, d’une certaine façon, on ne prend pas ça au sérieux. Outre ce mur de dettes, l’époque actuelle s’approche d’une sorte de « degré zéro ».

Premièrement, l’immense crise écologique nous impose de ne pas continuer dans cette voie politico-économique. Deuxièmement, le capitalisme, à l’image de la Chine, n’est désormais plus naturellement associé à la démocratie parlementaire. Troisièmement, la révolution biogénétique nous impose d’inventer une autre biopolitique. Quant aux divisions sociales mondiales, elles créent les conditions d’explosions et d’émeutes populaires sans précédent…
L’idée de collectif est également touchée par la crise. Comment, à l’heure de l’individualisme débridé, redonner sens au « commun »?

S. Z.: Même si nous devons rejeter le communautarisme naïf, l’homogénéisation des cultures, tout comme ce multiculturalisme qui est devenu l’idéologie du nouvel esprit du capitalisme, nous devons faire dialoguer les civilisations et les individus singuliers. Au niveau des particuliers, il faut une nouvelle logique de la discrétion, de la distance, voire de l’ignorance. Alors que la promiscuité est devenue totale, c’est une nécessité vitale.

Au niveau collectif, il faut en effet inventer une autre façon d’articuler le commun. Or le multiculturalisme est une fausse réponse, d’une part parce qu’il est une sorte de racisme désavoué, qui respecte l’identité de l’autre mais l’enferme dans son particularisme. C’est une sorte de néocolonialisme qui, à l’inverse du colonialisme classique, « respecte » les communautés, mais du point de vue de sa posture d’universalité. Il y a aussi beaucoup d’angélisme dans cette posture de la gauche postmoderne.

P. S.: Il faut retrouver la véritable problématique de notre ère. Le souvenir du communisme et de cette grande expérience tragique de la politique du XXe siècle nous rappelle qu’il n’y a de solution idéologique dogmatique et automatique. Le problème du XXIe est celui de la coexistence au sein d’une « humanité » devenue une réalité physiquement. Il ne s’agit plus de « l’universalisme abstrait » des Lumières, mais de l’universalité réelle d’un collectif monstrueux qui commence à être une communauté de circulation avec des chances de rencontres permanentes et des chances de collisions élargies.

Nous sommes devenus comme des particules dans un gaz, sous pression. La question est désormais celle du lien social au sein d’une trop grande société; et je crois que l’héritage des prétendues religions est important, parce qu’elles sont les premières tentatives de synthèses méta-nationales et méta-ethniques.
… A l’âge du rassemblement, il faut poser et reformater tout ce qu’on a pensé jusqu’ici sur le lien de coexistence d’une humanité débordante. C’est pour cela que j’emploie le terme de « co-immunisme ».

Toutes les associations sociales de l’histoire sont en effet des structures de co-immunité. Le choix de ce concept rappelle l’héritage communiste. Dans mon analyse, le communisme remonte à Rousseau et à son idée de « religion de l’homme ». C’est un concept immanent, c’est un communautarisme à l’échelle globale. On ne peut pas échapper à la nouvelle situation mondiale. C’est la crise: elle est la seule instance qui possède assez d’autorité pour nous pousser à changer notre vie. Notre point de départ est une évidence écrasante: on ne peut pas continuer comme ça.

Pour sortir de cette crise, Peter Sloterdijk, vous optez sur la réactivation des exercices spirituels individuels alors que vous, Slavoj Zizek, insistez sur les mobilisations politiques collectives ainsi sur la réactivation de la force émancipatrice du christianisme. Pourquoi de telles divergences ?

P.S.: Je propose d’introduire le pragmatisme dans l’étude des prétendues religions; cette dimension pragmatique vous oblige à regarder de plus près ce que font les religieux, à savoir des pratiques intérieures et extérieures, que l’on peut décrire comme des exercices qui forment une structure de personnalité. Ce que j’appelle le sujet principal de la philosophie et de la psychologie, c’est le porteur des séries d’exercices qui composent la personnalité. Et quelques-unes des séries d’exercices qui constituent la personnalité peuvent être décrites comme religieuses.

Mais qu’est-ce que ça veut dire ? On fait des mouvements mentaux pour communiquer avec un partenaire invisible, ce sont des choses absolument concrètes que l’on peut décrire, il n’y a rien de mystérieux en tout cela. Je crois que le terme « système d’exercices », est mille fois plus opératoire que le terme de « religion » qui renvoie à la bigoterie d’Etat des Romains. Il ne faut pas oublier que l’utilisation des termes « religion », « piété » ou « fidélité » était chez les Romains réservée aux épithètes que portaient les légions romaines stationnées dans la vallée du Rhin et partout ailleurs.

Je crois que les Européens ont tout simplement oublié ce que « religio » veut dire. Le mot, signifie littéralement « diligence ». Cicéron en a donné la bonne étymologie : lire, legere, religere, c’est-à-dire étudier attentivement le protocole pour régler la communication avec les êtres supérieurs. C’est donc une sorte de diligence, ou dans ma terminologie, un code d’entraînement. Pour cette raison je crois que « le retour du religieux » ne serait efficace que s’il pouvait conduire à des pratiques d’exercices intensifiés.

En revanche, nos « nouveaux religieux » ne sont que des rêveurs paresseux la plupart du temps. Mais au XXe siècle, le sport a pris le dessus dans la civilisation occidentale. Ce n’est pas la religion qui est revenue, c’est le sport qui est réapparu, après avoir été oublié pendant presque 1500 ans. Ce n’est pas le fidéisme, mais l’athlétisme qui a occupé le devant de la scène.

S. Z. : Considérer la religion comme ensemble de pratiques corporelles, cela existait déjà chez les avant-gardes russes. Le réalisateur soviétique Sergueï Eisenstein (1898-1948) a écrit un très beau texte sur le jésuite Ignace de Loyola (1491-1556), pour qui il s’agissait d’oublier Dieu, sinon comme quelqu’un qui a mis en place certains exercices spirituels. Ma thèse du retour au christianisme est très paradoxale : je crois que ce n’est qu’à travers le christianisme que l’on peut véritablement se sentir vraiment athée.

Si vous considérez les grands athéismes du XXe siècle, il s’agit en réalité d’une tout autre logique, celle d’un « créditisme » théologique. Le physicien danois Niels Bohr (1885-1962), l’un des fondateurs de la mécanique quantique, a été visité par un ami dans sa datcha. Mais celui-ci hésitait à passer la porte de sa maison à cause d’un fer de cheval qui y était cloué – une superstition pour empêcher les mauvais esprits d’entrer. Et l’ami dit à Bohr : « Tu es un scientifique de premier rang, alors comment peux-tu croire à ses superstitions populaires? » « Je n’y crois pas ! », répondit Niels Bohr. « Mais pourquoi laisses-tu donc ce fer à cheval, alors », insista l’ami. Et Niels Bohr eut cette très belle réponse: « Quelqu’un m’a dit que ça fonctionne, même si on n’y croit pas ! » Ce serait une assez bonne image de notre idéologie actuelle.

La seule façon d’être croyant, après la mort du Christ, est de participer à des liens collectifs égalitaires. Le christianisme peut être entendu comme une religion d’accompagnement de l’ordre existant ou une religion qui dit « non » et aider à y résister.

P. S. : Si l’on omet la résurrection, on oublie l’essentiel parce que le message du christianisme c’est que la mort ne nous menace plus. Le succès mondial du christianisme ne reposait pas seulement sur le message de l’amour universel mais surtout sur la neutralisation des menaces que faisait peser la mort sur chaque conscience. Sans omettre la phobocratie païenne : Tous les empires sont fondés sur le pouvoir de la peur. Sans rupture avec la phobocratie, il n’y a pas de liberté, ni chrétienne ni athée. Sinon, on ne fait que changer de seigneur ; Jupiter ou le Christ, ça ne fait aucune différence tant que les deux divinités demeurent des puissances phobocrates.
Malheureusement, le christianisme est devenu la phobocratie la plus terrible de toute l’histoire des religions, surtout grâce à Augustin qui, avec sa théorie de la prédestination, a créé un véritable réacteur de peurs, que la philosophie des Lumières a heureusement interrompu. Même dans l’aventure communisme, la phobocratie chrétienne a persisté sous la forme du terrorisme d’Etat ! Et ce n’est pas terminé. La phobocratie musulmane n’est pas prêt de s’arrêter.

Le moment historique que nous traversons semble être marqué par la colère. Une indignation culmine dans le mot d’ordre « Dégage! » des révolutions arabes ou des protestations démocratiques espagnoles. Or, à y croire Slavoj Zizek, vous êtes trop sévère, Peter Sloterdijk, à l’égard des mouvements sociaux qui proviendrait selon vous du ressentiment.

P. S.: Il faut distinguer la colère et le ressentiment. A mon avis, il y a toute une gamme d’émotions qui appartiennent au régime du thymos, c’est-à-dire au régime de la fierté. Il existe une sorte de fierté primordiale, irréductible, qui est au plus profond de notre être. Sur cette gamme thymotique s’exprime la jovialité, contemplation bienveillante de tout ce qui existe. Ici, le champ psychique ne connaît pas de trouble. On descend un peu dans l’échelle des valeurs, c’est la fierté de soi.

On descend encore un peu, c’est la vexation de cette fierté qui provoque la colère. Si la colère ne peut pas s’exprimer, condamnée à attendre, pour s’exprimer plus tard et ailleurs, cela conduit au ressentiment, et ainsi de suite jusqu’à la haine destructrice qui veut anéantir l’objet d’où est sortie l’humiliation. N’oublions pas que la bonne colère, selon Aristote, c’est le sentiment qui accompagne le désir de justice. Une justice qui ne connaît pas la colère reste une velléité impuissante. Les courants socialistes du XIXe et XXe siècle ont créé des points de collecte de la colère collective. Mais trop d’individus et trop d’organisations de la gauche traditionnelle ont glissé vers le ressentiment.

S.Z.: Ce qui satisfait la conscience dans le ressentiment, c’est plus de nuire à l’autre et de détruire l’obstacle que de profiter de soi-même. Nous slovènes, sommes comme ça par nature. Vous connaissez la légende où un ange apparaît à un paysan et lui demande: « Veux-tu que je te donne une vache? Mais attention, je vais aussi donner deux vaches à ton voisin ! » Et le paysan slovène dit: « Bien sûr que non ! » Mais pour moi, le ressentiment, ce n’est jamais vraiment l’attitude des pauvres. Plutôt l’attitude du pauvre maître, comme Nietzsche l’a très bien analysée. C’est la morale des « esclaves ».

Je ne crois pas vraiment dans l’efficacité de ces exercices spirituels que propose Peter Sloterdijk. Je suis trop pessimiste, pour cela. A ces pratiques auto-disciplinaires, comme chez les sportifs, je veux y ajouter une hétérotopie sociale. C’est pourquoi j’ai écrit le chapitre final de Vivre la fin des temps où j’entrevois un espace utopique communiste, en me référant à ces œuvres qui donnent à voir et à entendre ce que l’on pourrait appeler une intimité collective. Je m’inspire aussi de ces films de science-fiction utopiques, où il y a des héros errants et des types névrosés rejetés qui forment de véritables collectivités. Des parcours individuels peuvent aussi nous guider.

Ainsi, on oublie souvent que Victor Kravtchenko (1905-1966), le dignitaire soviétique qui dénonça très tôt les horreurs du stalinisme dans J’ai choisi la liberté et qui fut ignoblement attaqué par les intellectuels pro-soviétiques, écrivit une suite, intitulée J’ai choisi la justice, alors qu’il luttait en Bolivie et organisait un système de production agraire plus équitable. Il faut suivre et encourager les nouveaux Kravtchenko qui émergent.

P.S.: Je pense que vous êtes victime de l’évolution psycho-politique des pays de l’Est. En Russie, par exemple, chacun porte en soi un siècle entier de catastrophe politique et personnelle sur ses épaules. Les peuples de l’Est expriment cette tragédie du communisme et n’en sortent pas. Tout cela forme une espèce de boucle de désespoir autogène. Je suis pessimiste par nature, mais la vie a réfuté mon pessimisme originel. Je suis donc pour ainsi dire un apprenti-optimiste.

[1] Cf. Peter Sloterdijk, Propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde, 02.09.2011.

* Peter Sloterdijk, né le 26 juin 1947 à Karlsruhe, est un philosophe et essayiste allemand. Professeur de philosophie et d’esthétique à la Hochschule für Gestaltung de Karlsruhe, il est également recteur (Rektor) du même établissement depuis 2001. Il a publié notamment : La folie de Dieu. Du combat des trois monothéismes, Libella-Maren Sell, 2008. Traduit par Olivier Mannoni.
** Slavoj Žižek, né le 21 mars 1949 à Ljubljana, en Slovénie, est un philosophe et psychanalyste slovène de tradition continentale. Formé en Slovénie et en France, il est actuellement chercheur à l’Institut de sociologie de l’université de Ljubljana.

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