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La crise économique européenne aussi grave que celle de 1929… mais quelle sera la facture politique cette fois-ci ?

30 avril 2013

En Espagne et en Grèce, le taux de chômage (plus de 27%) dépasse le record atteint aux Etats-Unis pendant la Grande dépression (24,9% en 1932). Quelles peuvent être les conséquences politiques de cette situation historique ?

Alors que la crise économique s’éternise, les politiques européennes montrent leurs limites. Quelles peuvent être les conséquences politiques à court, moyen et long terme ?

Gérard Bossuat : Si comme le pensent certains économistes la crise est systémique, au sens qu’elle atteint l’équilibre même du capitalisme libéral, son traitement relève d’un changement fondamental des principes qui régissent l’organisation économique et sociale. En un mot, son traitement appelle à transformer l’économie de consommation de masse prédatrice, en une économie respectueuse de l’équilibre des ressources planétaires disponibles. Dans cette perspective les grands ensembles politiques, dont fait partie l’Union européenne, ont la responsabilité de réorienter progressivement les marchés du travail et des productions, avec le concours des individus.

Les intentions et même l’analyse de la Commission européenne sont excellentes, mais les résultats tardent à se concrétiser dans le chaos du court terme économique. L’opinion publique voit bien que l’Union européenne n’est pas (encore) la réponse aux drames quotidiens du chômage alors que les Etats en position de peser réellement dans la décision commune européenne, la France et l’Allemagne, sont en désaccord permanent sur les solutions de la crise : austérité budgétaire contre relance keynésienne. Il en ressort un blocage complet de l’action politique de l’Union européenne, provoquant dépit et ressentiment des citoyens envers l’Union, augmentant l’euroscepticisme et nourrissant même des comportements anti-communautaires.

Eric Anceau : L’histoire n’est pas morte et n’a pas de sens particulier, mais elle est d’une grande importance pour comprendre le présent. Dans L’Etrange défaite qu’il rédigea à la suite de l’effondrement de la France en 1940, Marc Bloch expliquait que l’historien était sans doute le mieux placé pour expliquer le temps présent. On l’a trop oublié à l’époque du structuralisme puis du post-modernisme et de ce que François Hartog appelle le présentisme, ce régime d’historicité particulier qui fait que le présent est devenu omniprésent, se suffit à lui-même et fabrique le passé et l’avenir dont il a besoin. Cela explique bien des problèmes, une forme de pensée unique qui nous a conduits, en partie, là où nous sommes.

L’historien dira qu’en effet la situation grave que nous traversons peut déboucher à plus ou moins brève échéance sur des révolutions, la dissolution des Etats dans des entités supranationales […], mais il ajoutera, […] que nous sommes indéniablement arrivés à l’heure où les errements d’un passé récent vont être soldés.

Guillaume Bernard : La tragédie de la situation est qu’en essayant de résorber une crise, cela est susceptible d’en aggraver une autre. Diminuer le coût du travail, pour augmenter la compétitivité des entreprises, en favorisant l’immigration ? Cela aggrave la crise identitaire. Diminuer les dépenses publiques ? Cela aggrave la précarité sociale et pénalise la consommation. Etc. Inutile de se voiler la face : des sacrifices seront inévitables. Pour sortir de cette conjonction des crises, il faudra faire des choix : privilégier la résorption de certaines fractures par rapport à d’autres. C’est pour cela qu’une doctrine est indispensable aux hommes politiques ; une doctrine et non une idéologie. L’idéologie donne une explication toute faite du monde ; elle peut donc empêcher de voir la réalité en face. La doctrine part du réel et cherche à le comprendre ; elle permet d’articuler et de hiérarchiser les enjeux. Face à la pluralité des insécurités et des fractures, c’est à une authentique analyse crisologique qu’historiens et politologues doivent s’atteler.

En Italie et dans une moindre mesure en France, l’exécutif apparaît très affaibli. Faut-il craindre des crises politiques et, si oui, sous quelles formes ?

Gérard Bossuat : L’histoire nous rappelle que les crises bancaires, monétaires, boursières et économiques ont parfois généré des crises politiques gravesMais les crises n’entrainent pas en général de destruction des institutions politiques démocratiques. La crise du système monétaire international (SMI) en août 1971 s’est dénouée sans provoquer de crises politiques graves, ni aux États-Unis ni en Europe. Elle a même permis à la Communauté européenne de renforcer sa solidarité monétaire.

L’exécutif français est aujourd’hui comme hier confronté à des exigences qu’il tente de satisfaire avec un programme porté par le président Hollande, différent de celui du président Sarkozy, marqué par le volontarisme et la recherche d’une plus grande solidarité entre les citoyens face à la crise qui les appauvrit. La durée de la crise économique en France – car le chômage augmente régulièrement depuis 23 mois – est le facteur le plus dangereux politiquement face auquel l’opinion publique ne peut rester sans réaction. Il en va de la sécurité personnelle des citoyens et de leur famille dans la société. L’impatience grandit comme le montrent en Italie le succès de l’humoriste Beppe Grillo, un populiste, ou, en France, les manifestations contre son camp de Jean-Luc Mélenchon. Une crise politique peut en effet se produire résultant de la permanence du chômage.

Guillaume Bernard : L’augmentation de l’abstention et la poussée du vote populiste, en particulier parmi les catégories sociales populaires, sont le symptôme d’une crise politique profonde. Celle-ci est double : elle est, d’une part, une crise de confiance dans les élus (non seulement quant à leur probité mais aussi quant à leur compétence) et, d’autre part, une crise de la représentativité. L’histoire nous rappelle que des institutions apparemment bien enracinées peuvent, sans coup férir, s’effondrer extrêmement vite (trois jours en 1830 ou 1848, trois semaines en 1958). Elles peuvent être renversées tant par un mouvement populaire que par un coup de force que les citoyens laissent faire (1799), voire approuvent (1851-1852). En politique tout est possible, même le plus invraisemblable. Mais il est vrai que l’histoire ne repasse jamais les plats…
L’Union européenne est-elle menacée ?

Gérard Bossuat : Peut-on imaginer sérieusement au siècle de la mondialisation, la déconstruction de l’Union européenne ? Certainement pas. En revanche a-t-on compris que la Commission européenne et le Parlement européenne font de la politique ? Il convient donc de s’interroger sur la pertinence des politiques conduites par la Commission européenne. Les Etats membres de l’Union, souverains encore, font des politiques financières ou fiscales différentes les unes des autres. L’euroscepticisme est aussi une détestation du fonctionnement insuffisamment intégré de l’Union européenne.

Eric Anceau : Il y a le feu dans la maison de l’Union européenne. Ils ont tous réaffirmé que notre avenir passait nécessairement par cette Union européenne et par l’euro. Or, l’historien trouve l’affirmation bien hâtive car l’Histoire est un cimetière de constructions politiques et de monnaies de ce type.

Guillaume Bernard : Au niveau européen le système partisan s’organise de manière quelque peu différente qu’en France. Les groupes politiques (dont le nombre, depuis 1979, est à peu près stable) peuvent être répartis en trois catégories : les groupes de gauche radicale (communisme, régionalisme), les groupes modérés qui se partagent le pouvoir (social-démocratie, libéralisme, démocratie chrétienne, conservatisme) et les groupes de droite radicale (souverainisme, nationalisme). Trois caractéristiques méritent d’être relevées : le centre existe en tant que tel ; l’écologisme sert à la fois de césure et de lien entre l’extrême gauche et la social-démocratie ; le principal clivage politique passe au sein de la droite. L’un des principaux enseignements de la vie politique du Parlement européen lors de l’actuelle législature a été le retrait des députés du parti conservateur britannique du groupe de la droite modérée pour constituer un groupe eurosceptique (le CRE) intermédiaire entre le PPE et les groupes ouvertement souverainistes. A l’avenir, ils pourraient être imités par d’autres. En outre, il est fort possible qu’il y ait une vague populiste et eurosceptique lors des prochaines élections européennes. Cependant, ce qui pourrait remettre en jeu l’existence de l’Union européenne, ce serait le désaccord entre les Etats, notamment sur les politiques à mener. Le Parlement européen, quant à lui, n’est qu’une institution subalterne, même si ses pouvoirs ont progressé avec les derniers traités.

Quelles sont aujourd’hui les forces politiques, ou non, qui parviennent le mieux à capter la colère populaire ?

Gérard Bossuat : Les sondages d’opinions semblent indiquer que les extrême-droites et extrême-gauches en profitent en France, que les démagogues sapent les institutions démocratiques, qu’ils promettent la solution des problèmes par le repli sur le territoire national, par l’érection de barrières douanières, fiscales ou techniques. Mais les extrêmes n’apportent aucunes solutions valables sinon l’exacerbation des conflits et de la peur, et même le délitement de la qualité de l’expression politique. Rien ne dit que la colère populaire sera incarnée par ces extrêmes.

Eric Anceau : La colère populaire dont l’Union européenne est l’une des cibles, profite principalement et naturellement aux partis extrémistes de droite et de gauche comme dans toutes les crises précédentes de notre histoire. Que l’on songe au précédent le plus connu : la crise des années 30 !

Ces forces politiques ne sont cependant pas les seules à être eurosceptiques et, plus largement, à vouloir « modifier le système ». D’autres, aujourd’hui plus petites, recèlent un fort potentiel électoral comme les instituts de sondage le montrent. Je pense à « Debout la République » qui fait preuve d’une belle constance en la matière depuis sa création en 2007 au lendemain de l’adoption du traité de Lisbonne qui avait permis d’entériner ce que les Français avaient pourtant repoussé par référendum deux ans plus tôt. Ce parti et son président Nicolas Dupont-Aignan ont été en pointe, à l’automne dernier, pour dénoncer le TSCG (le pacte budgétaire européen) qui prive le Parlement français d’un droit acquis… en 1789 : la détermination et le vote du budget de la nation.

La crise peut-elle déboucher sur une recomposition complète du paysage politique ?
Gérard Bossuat : La crise a déjà abouti à un changement de majorité présidentielle en France en mai 2012, à une incertaine recomposition politique en Italie, à la monté de l’extrême-droite en Grèce. En Espagne et Portugal, les institutions démocratiques ont fonctionné, des changements de majorité ont eu lieu. Une recomposition complète du paysage politique en France est improbable, mais une autre alternance politique est possible dont on ne discerne guère encore les contours.

Eric Anceau : L’Italie vient de nous en donner un exemple récent avec l’émergence du M5S et de Beppe Grillo à la faveur des dernières législatives, même s’il est encore trop tôt pour dire ce qu’il adviendra. Un gouvernement dit d’union nationale va peut-être être mis en place, mais nous savons déjà qu’il ne couvrira pas tout le spectre politique et que les engagements de celui qui est chargé de le composer, Enrico Letta, rappellent singulièrement les promesses de campagne de François Hollande qui, politiquement, est très proche de lui, et dont chacun a pu mesurer l’impuissance depuis presque un an qu’il est au pouvoir.

En France, certains se prennent aussi à rêver d’un gouvernement d’Union nationale, un nouveau CNR (le Conseil national de la résistance qui rassembla durant la Deuxième Guerre mondiale des représentants allant du communisme à la droite catholique et conservatrice). Qui est prêt aujourd’hui à franchir le pas et pour quelle politique ? Dans notre pays, le système est sans doute plus verrouillé qu’ailleurs, en raison de l’oligarchisation élitaire, mais aussi de La Société du spectacle dénoncé déjà par Guy Debord voilà plus de quarante ans, de l’individualisme des Français et des ravages de l’ « abrutissement plaisant » de certains loisirs comme la télévision, selon l’heureuse formule de Pascal Bruckner. Cela dit, ce système est aussi très malade et rejeté massivement par l’opinion.

Guillaume Bernard : S’il y a recomposition, elle viendra avant tout par la droite de l’échiquier politique. Le « mouvement dextrogyre » pousse à un rapprochement de la droite extrême et d’une partie de l’UMP. Les principales divisions doctrinales passent non pas entre la droite et la gauche mais au sein de la droite (acceptation ou non du progressisme dans les mœurs, du multiculturalisme dans l’identité nationale) et de la gauche (acceptation ou non de l’économie de marché). Il n’est pas impossible, si la situation se tend encore, que l’on assiste, à terme, à un éclatement des partis modérés de la gauche et de la droite : une partie du PS s’unissant au Front de gauche, une partie de l’UMP s’associant avec le FN.

Pourrait-elle s’accompagner de conflits sociaux violents ?

Gérard Bossuat : La violence des conflits sociaux est une réalité récurrente en France, mais actuellement ces conflits restent limités à des points chauds, là où les entreprises ferment (Florange, Amiens, Aulnay-sous-Bois). Il n’y a pas de mobilisation générale des travailleurs dans la rue parce que les perspectives économiques sont médiocres. Mais des actes de désespoir se sont déjà produits individuellement. Collectivement, les syndicats, y compris les opposants au texte, utiliseront les dispositions de la récente loi sur la « sécurisation de l’emploi » adoptée récemment, car des négociations de branches vont nécessairement s’ouvrir. La loi améliore significativement la gestion du travail en France par les partenaires sociaux. Cette loi est un élément important pour la paix sociale.

Eric Anceau : La multiplication des fermetures d’usines s’accompagne en France de mouvements violents, mais qui restent encore isolés les uns des autres. En Chine et en Inde, les populations commencent aussi à bouger. Dans les grandes démocraties occidentales, le mouvement des indignés prend de l’ampleur. L’Espagne et le Portugal ont connu au cours des dernières semaines des manifestations de masse contre l’austérité. Quant à la France, les classes moyennes ne souffrent sans doute pas encore assez pour rejoindre dans la rue les couches les plus populaires. La situation pourrait évoluer au cours des prochains mois avec les coupes sombres qui s’annoncent dans les finances publiques et plus largement l’aggravation de la crise économique…

Guillaume Bernard : La lutte des classes est, par erreur, assimilée à l’univers de la pensée marxiste et réduite à sa dimension purement économique. Nombreux sont donc ceux qui ont pensé que parce que le régime de l’URSS et de ses satellites de l’Est s’était effondré, elle avait disparu. Or, il n’en est rien ; la lutte des classes est, somme toute, un concept assez efficient. Encore faut-il savoir identifier les différentes classes sociales et celles qui, en fonction des circonstances historiques, jouent un véritable rôle. Une personne remplit différentes fonctions dans le cadre de chacune des relations sociales qu’elle entretient : le lien social peut donc être appréhendé selon plusieurs angles et autant de classes sociales potentielles. Mais, celles-ci n’accèdent pleinement à l’existence politique que lorsqu’elles expriment une fracture révélatrice d’une crise. Parce qu’ils n’appréhendent la société que sur le mode du contractualisme et du sens inéluctable de l’histoire, la plupart des intellectuels et des politiques sont peu capables d’appréhender les lignes de fracture parcourant la société qui ne reposent pas sur leurs critères interprétatifs du lien social : fracture entre ceux qui sont, dans leur emploi, exposés au risque et ceux qui ne le sont pas, fracture entre ceux dont la retraite repose sur les cotisations sociales et ceux dont la rémunération à vie est budgétisée, fracture entre ceux qui, dans leur budget familial, ne disposent pas d’une marge de sécurité et ceux qui en ont une, fracture entre ceux qui subissent l’insécurité des personnes et des biens et ceux qui vivent dans des lieux où ils en sont protégés, fracture entre ceux qui entendent rester enracinés et ceux qui acceptent ou préconisent une identité évolutive, fracture entre ceux qui considèrent l’homme inscrit dans un ordre des choses le dépassant (ce qui a des incidences, par exemple, pour la question des mœurs ou de la bioéthique) et ceux qui postulent son inexistence, etc. De graves conflits sociaux naissent quand plusieurs fractures se juxtaposent et donnent une conscience politique à une classe sociale. Parce qu’elles se jugent méprisées par les élites politiques, parce qu’elles considèrent connaître une paupérisation, parce qu’elles estiment subir une persécution fiscale, parce qu’elles ressentent un déracinement culturel, les catégories socio-professionnelles moyennes, de culture chrétienne, disposant d’un petit patrimoine familial et vivant dans les banlieues des grandes métropoles et en Province semblent prendre conscience d’elles-mêmes et être en passe de devenir une authentique classe sociale.

Quelles conséquences ces conflits pourraient-il avoir sur la société ?

Eric Anceau : La situation actuelle n’est pas sans analogie avec celle que la France a connue en 1789 ou en 1848. Une crise économique et sociale avec une énorme dette, une hausse des prix et du chômage se double d’une crise de confiance et d’une crise politique avec une incapacité du pouvoir à se réformer sur fond de scandales. Mais elle est encore plus grave aujourd’hui car d’une part cela se double d’une crise identitaire, j’aurais même tendance à dire une crise de civilisation, avec une perte des repères de nos compatriotes et la fin de la domination du modèle occidental.

Peut-être le système implosera-t-il, peut-être sera-t-il remis en cause à moyenne échéance par une élection présidentielle, peut-être trouvera-t-il en lui les ressources d’une réforme radicale. Prudent, l’historien se gardera ici de tout pronostic. Il se contentera, en citoyen, de faire part de son inquiétude et de redire que nous vivons un moment historique.

[1] Cf. Gérard Bossuat – Eric Anceau – Guillaume Bernard, Atlantico, Révoltes, 28.04.2013.
http://www.atlantico.fr/users/gerard-bossuat-eric-anceau-guillaume-bernard

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