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le triomphe de l’anorexie

1 mai 2013

Une agence suédoise de mannequins recrutant des anorexiques à la sortie d’une clinique spécialisée dans le traitement des troubles alimentaires : il y a dix jours, l’information a relancé le débat sur l’image des femmes véhiculée par les silhouettes de brindilles sous-alimentées de la majorité des modèles

Comme le note la journaliste et essayiste Mona Chollet dans un essai sans concession – Beauté fatale. Les Nouveaux Visages d’une aliénation féminine –, il faut cesser de considérer que l’obsession de la minceur est une exception touchant avant tout l’univers de la mode, mais plutôt la voir comme le symptôme d’une culture entretenant un rapport au corps qui ressemble fort à un déni : « D’abord, la mode, la publicité, le showbiz ne représentent pas une sphère à part, peuplée de gens extravagants et capricieux porteurs de valeurs qui n’engageraient qu’eux-mêmes. Il faut plutôt les voir comme une caisse de résonance : ils captent la vision que la société se fait des femmes et l’amplifient en retour. Mais, surtout, l’anorexie découle d’une conception du corps héritée de la philosophie grecque, puis chrétienne ; une conception dont la société tout entière est imprégnée. Seul un préjugé misogyne et condescendant empêche d’admettre qu’une jeune femme puisse partager la vision et l’idéal de vénérables penseurs barbus. »

« TROP NORMALES »
Quel est cet héritage philosophique ? Essentiellement, celui du dualisme entre corps et esprit, qu’on peut faire remonter à Platon, lequel écrit dans son Phédon : « (…) Tant que nous aurons le corps associé à la raison dans notre recherche et que notre âme sera contaminée par un tel mal, nous n’atteindrons jamais complètement ce que nous désirons et nous disons que l’objet de nos désirs c’est la vérité. Car le corps nous cause mille difficultés par la nécessité où nous sommes de le nourrir ; qu’avec cela des maladies surviennent, nous voilà entravés dans notre chasse au réel. »

Obstacle, entrave, prison, tombeau (selon un jeu de mots en grec ancien entre sôma – « le corps » – et sèma – « le tombeau » – repris par Platon dans un autre de ses dialogues, Le Cratyle), le corps devient ce dont il faut se débarrasser si l’on veut avoir l’esprit libre pour bien philosopher – et tout commence par cette satanée « nécessité où nous sommes de le nourrir »… Peut-on n’y entendre qu’une métaphore ? « Les contempteurs du corps », comme les appelle Nietzsche dans Ainsi parlait Zarathoustra, désignant par là les tenants de la morale judéo-chrétienne, y ont bien plutôt vu un programme de mortification ascétique à appliquer à la lettre…

Le problème de l’anorexie n’est pas réservé à une catégorie de personnes qui évoluent dans des sphères marginales, comme celle de la mode, il est celui de toute une société et il vient interroger les valeurs ainsi que la conception du monde et de l’humain que celle-ci véhicule. Comme l’écrit encore Mona Chollet, « les anorexiques ne sont pas anormales : elles sont trop normales ».

[1] Cf. Sophie Chassat, Le Monde.fr, 30.04.2013.

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