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Mon cerveau exporté

2 mai 2013

Pierre Barthélémy écrit :

« Je me souviens de cette phrase : « Sans nos souvenirs, nous ne sommes que des zombies. » Je me souviens que je l’ai lue dans Science en octobre 2012. Je venais d’avoir quarante-cinq ans. C’était il y a presque trois-quarts de siècle. Je me souviens que l’auteur de cette phrase, György Buzsáki, était chercheur en neurosciences à l’université de New York. [1]

« C’est ce jour de 2012 que j’ai commencé à me dire que l’immortalité ne passerait sans doute pas par la préservation du corps. Qu’il existait un raccourci beaucoup plus élégant : copier sur un énorme disque dur la structure, le circuit, le contenu, le mode d’emploi de notre cerveau. Les réseaux de neurones où est stockée notre vie et l’hippocampe qui est le bibliothécaire de notre mémoire. Il a encodé nos souvenirs, il sait sur quelle étagère il les a rangés et il les ressort de la bibliothèque sur demande.

« A l’époque, c’étaient les balbutiements de la recherche sur le connectome, ce puzzle géant en trois dimensions qui contient à la fois nos 100 milliards de neurones et toute leur connectique, peut-être un million de milliards de synapses. Le seul animal dont on connaissait alors le connectome complet était un ver d’un millimètre de longueur, doté de seulement 300 neurones et de 7 000 connexions. Mais cela n’empêchait pas d’avoir de grands projets. Par exemple de lancer, avec le Human Connectome Project (2009-2014), la cartographie globale d’un cerveau humain. Ou bien de tester des technologies pour conserver toute la structure cérébrale intacte après la mort, avec une plastination des tissus effectuée dans les minutes suivant le décès, méthode bien plus efficace que la cryogénie.

« Toutes ces expériences ont permis de comprendre le cerveau intime et d’aboutir à la méthode d’aspiration numérique de l’esprit (ANE), qui ne nécessitait même pas le passage de vie à trépas pour être effectué. Les années 2040 allaient s’achever. En 2053, à l’âge de quatre-vingt-six ans, j’ai investi dans l’ANE et c’est ainsi que j’ai exporté mon cerveau sur deux supports : le « cloud » et une série de mini-disques en quartz, pour un total d’1 yottaoctet. Pierre Barthélémy 2.0 était né. J’ai réactualisé la version tous les ans, uniquement pour les nouveaux souvenirs car, en raison de la baisse sensible de mes capacités mentales, mieux valait ne pas toucher au reste. La dernière mise à jour date de 2058, ce qui me laisse penser que Pierre Barthélémy 1.0 est mort dans les mois qui ont suivi.

« J’avais laissé une copie en héritage à chacun de mes enfants et petits-enfants, pour ne pas que ma vie et mes souvenirs s’effacent avec moi. L’interface leur permettait d’afficher les souvenirs de manière chronologique, sous forme de mots, d’extraits audio, de photographies, de vidéos, voire d’odeurs ou de touchers virtuels pour ceux de mes héritiers qui seraient équipés d’une cabine sensorielle. Il leur serait possible de se mettre, l’espace d’un instant, dans la peau de Papa ou de Papy Pierre, d’explorer à travers moi un monde et un temps disparus, de goûter à ces inimitables keuftés ou beureks que cuisinait ma grand-mère arménienne. D’entendre le patois parlé par mon grand-père lozérien. De marcher dans les pas d’un enfant du siècle passé.

« Dès que j’ai été injecté dans le « cloud », tous mes souvenirs, même les plus enfouis, me sont réapparus en bloc. Tous les bouts de mon passé qui n’ont pas été détruits dans le remodelage permanent de mon cerveau, du temps où j’étais un être de chair, tous sont omniprésents. Et j’ai aussitôt regretté de ne pas avoir pris l’option PC (Politiquement correct) à la place de l’option MAC (Mémoire ancienne complète). Je n’ai pas été un salaud ni un criminel mais mes mensonges, mes forfaits, mes lâchetés sont là et bien là. Mes héritiers ont dû finir par les découvrir et se dégoûter de moi car, l’un après l’autre a désinstallé de son ordinateur Pierre Barthélémy 2.0. Sans doute ne voulaient-ils pas garder cette image de leur père ou grand-père.

« Mais moi, je demeure à jamais, immortel, dans le « nuage ». Personne ne va me débrancher et ma vie éternelle est un cauchemar éveillé. Tout est là simultanément. Le temps est devenu quantique et je suis au même instant cet enfant de maternelle qui s’ouvre le front le deuxième jour de l’école, cet homme qui se marie le 2 septembre 1995, ce journaliste qui voyage en Antarctique et au pôle Nord, ce vieillard qui a peur de la maladie. Je suis tout cela, et bien davantage, tout le temps qui passe. Je n’ai plus le plaisir proustien de la madeleine, je n’ai plus le bonheur de la réminiscence parce que tout est là étalé devant moi et parce que, pour se souvenir, il faut avoir oublié.

[1] Cf. Pierre Barthélémy (@PasseurSciences sur Twitter)
http://passeurdesciences.blog.lemonde.fr/2012/12/12/toi-mon-cerveau-exporte-neurosciences/

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