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L’arbre de la connaissance

24 mai 2013

Les racines biologiques de la compréhension humaine : Extraits [1]

“Toute expérience cognitive implique personnellement celui qui connaît, enraciné dans sa structure biologique.

“Ce que nous prenons pour une simple appréhension de quelque chose porte la marque indélébile de notre propre structure. Notre expérience est profondément ancrée dans notre structure. Il nous est impossible de séparer l’histoire de nos actions – biologiques et sociales – de la façon dont ce monde nous apparaît.
Les êtres vivants sont caractérisés par le fait qu’ils sont continuellement en train de s’auto-produire.
Ce système d’organisation est autopoïétique. Ce qui caractérise les êtres vivants, c’est que leur organisation est telle que leur seul produit est eux-même, et l’absence de séparation entre le producteur et le produit. L’être et le faire d’une unité autopoïétique sont inséparables, et c’est là leur mode particulier d’organisation.

“L’évolution est en quelque sorte comme un bricoleur vagabond : il parcourt le monde collectant un fil ici, un morceau d’étain là, un morceau de bois là-bas, et il les combine en fonction de leur structure et des circonstances, sans aucune autre raison que la possibilité de leur combinaison. Et ainsi, au cours de son voyage, il produit des formes compliquées. Elles sont composées de parties harmonieusement interconnectées, produites non pas sous la contrainte du design mais à l’occasion d’une dérive naturelle. Ainsi, nous aussi, sans autre loi que la conservation d’une identité et de la capacité de reproduction, nous avons tous pris vie.

“Le système nerveux est un système en changement structural continuel. Les changements ont lieu dans les ramifications finales et dans les synapses. Là, des changements moléculaires aboutissent à des changements d’efficacité des interactions synaptiques pouvant modifier radicalement l’ensemble du réseau neuronal.Tout comportement est la contrepartie externe de la danse des relations interne à l’organisme.
“Vivre constitue l’acte de connaître dans le domaine de l’existence. Vivre c’est connaître.
“En tant qu’observateurs nous disons que des comportements sont “communicatifs” lorsqu’ils se produisent en couplage social, et nous désignons par communication la coordination comportementale observable qui en résulte.
“Parler ne veut pas dire que l’on sera entendu.
“La communication a lieu chaque fois qu’il y a une coordination comportementale dans un domaine de couplage structural.

“L’esprit n’est pas quelque chose qui se trouve à l’intérieur de mon cerveau. La conscience et l’esprit appartiennent au domaine du couplage social. C’est le lieu même de leur dynamique. De plus, comme nous existons dans le langage, les domaines de discours que nous générons deviennent une partie de notre domaine d’existence et constituent une partie de l’environnement dans lequel nous conservons notre identité et notre adaptation.

“Si nous ne présupposons pas un monde indépendant de nous en tant qu’observateur, il semble alors que nous acceptons que tout est relatif et tout est possible quand on nie l’existence de toute structure causale. Nous sommes par là confrontés au problème de comprendre comment notre expérience la praxis de notre vie est couplée à un monde environnant apparemment rempli de régularités qui résultent, à chaque instant, de nos histoires sociales et biologiques.

“La connaissance de la connaissance nous oblige à adopter une attitude de vigilance permanente à l’égard de la tentation de la certitude. Elle nous oblige à reconnaître que la certitude n’est pas une preuve de vérité, que le monde que chacun peut voir n’est pas le monde mais un monde que nous faisons émerger avec les autres. Elle nous oblige à nous rendre compte que le monde serait différent si nous vivions différemment.

“ Si nous savons que notre monde est nécessairement le monde que nous faisons émerger avec d’autres, à chaque fois que nous sommes en conflit avec un autre être humain avec qui nous souhaitons continuer de coexister, nous ne pouvons affirmer ce qui est pour nous certain (une vérité absolue) parce que cela reviendrait à nier l’autre personne. Si nous voulons coexister avec l’autre personne, nous devons voir que sa certitude aussi indésirable qu’elle puisse nous paraître est aussi légitime et valable que la nôtre parce que, comme la nôtre, elle exprime sa conservation du couplage structural dans un domaine de l’existence aussi indésirable qu’il puisse nous paraître. Ainsi, la seule possibilité de coexister est d’embrasser une perspective plus large, un domaine de l’existence dans lequel les deux parties s’accordent dans l’émergence d’un monde commun.

“Tout acte dans le langage fait émerger un monde créé avec les autres dans l’acte de la coexistence qui donne naissance à ce qui est humain.
Tout ce qui sape l’acceptation des autres, depuis la compétition jusqu’à la possession de la vérité et d’une certitude idéologique, sape le processus social parce qu’il sape le processus biologique qui l’engendre.
“Tout ce que nous faisons est une danse structurale dans la chorégraphie de la coexistence.
“Aveugles à la transparence de nos actions, nous confondons l’image que nous voulons projeter avec l’être que nous voulons devenir.”
[1] Cf. Francisco J. Varela & Humberto R. Maturana, L’arbre de la connaissance, Addison-Wesley, 1994

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