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Le coût mental du numérique

7 juin 2013

Entretien avec le philosophe Raffaele Simone [1]

Marianne : “Vous écrivez que l’entrée dans l’ère de la médiasphère est «une des plus extraordinaires manifestations de folie collective». Iriez-vous jusqu’à parler de régression au sujet du numérique ?

Raffaele Simone : “La média-sphère est une révolution indiscutable, mais ses effets sur la manière de fonctionner de notre cerveau sont profonds, encore inconnus et pas toujours enthousiasmants. La connaissance au temps du Web se fait plus superficielle et de qualité plus médiocre. Une chose consiste à chercher un horaire de chemins de fer en ligne, une autre est d’apprendre l’algèbre. Mais il faut bien que des spécialistes soient là pour faire marcher les choses, à commencer par les gadgets de la médiasphère ! Donc, je prophétise une société bientôt partagée non pas seulement pour des raisons économiques, mais pour des raisons cognitives : les internautes rendus de plus en plus «bêtes» par l’abus de la médiasphère et les têtes d’œuf, qui continueront de commander la planète. [2]

En quoi la «révolution numérique» impacterait-elle plus les modes de pensée que les autres mutations technologiques ?

R.S. : “Du point de vue de la connaissance, la médiasphère comporte surtout la rapidité de l’accès, le manque de toute garantie sur la qualité, la source et la nature de ce à quoi l’on accède, le caractère de bricolage, plutôt que de structure ordonnée, de ce que l’on «apprend». En plus, elle modifie le comportement : la vision et l’écoute prennent le dessus, l’accélération des opérations frôle la hâte, qui est l’ennemie première de la connaissance.

“L’intrusion de ces technologies dans les écoles en est un exemple. L’idée que les médias sont la solution des problèmes de l’école est une idéologie élaborée par les industries de l’électronique avec le consensus des décideurs. L’idée de la tablette comme deus ex machina dans les écoles modernes s’est imposée. Cela, sans même se demander si ces «trucs» ont un prix mental, social ou d’intelligence.

Comment imaginez-vous l’évolution de la pratique politique aux temps du Web ?

R.S. : “Je crois que, pour l’instant, la démocratie numérique n’existe pas, qu’elle n’est qu’une imposture dominée par un chef qui, tout en se prétendant le plus démocratique du monde, gouverne en tyran, invisible et intouchable. “

[1] Propos recueillis par Régis Soubrouillard.
http://www.marianne.net/Penser%C2%A0-Il-y-a-une-application-pour-ca%C2%A0_a228417.html

[2] Pris dans la Toile. L’esprit aux temps du Web, de Raffaele Simone, Gallimard (2012).

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