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La fin de la vie privée

16 juin 2013

Le livre The New Digital Age (« La Nouvelle Ere numérique », non encore traduit) est un projet provocateur d’impérialisme technocratique rédigé par Eric Schmidt et Jared Cohen. Dans cet essai, ils créent le nouveau langage de la puissance américaine au XXIe siècle. Ce langage traduit la relation plus proche que jamais qu’entretiennent la diplomatie américaine et la Silicon Valley, M. Schmidt étant le président exécutif de Google, tandis que M. Cohen, ancien conseiller de Condoleezza Rice et d’Hillary Clinton, dirige aujourd’hui le think tank Google Ideas. [1]

Les auteurs se sont rencontrés dans Bagdad occupée en 2009, et c’est là que le projet de livre a vu le jour. Déambulant parmi les ruines, les deux hommes s’enthousiasmèrent à l’idée que la technologie était en train de transformer une société laminée par l’occupation américaine. Ils parvinrent à la conclusion que l’industrie technologique pouvait être un puissant agent de la politique étrangère américaine.

Le progrès américain
The New Digital Age est surtout une tentative de la part de Google de se placer comme la seule entreprise capable de répondre à la question : « Où doit aller l’Amérique ? » Il n’est donc pas surprenant qu’un certain nombre des plus grands fauteurs de guerre soient convoqués pour apporter leur caution à cette défense du soft power occidental. Les remerciements mettent en exergue le nom d’Henry Kissinger qui, aux côtés de Tony Blair et de l’ancien directeur de la CIA Michael Hayden, a formulé avant même sa parution des critiques élogieuses du livre.

Schmidt et Cohen proposent une vision savamment banalisée du monde de demain : ils prévoient que les gadgets en circulation d’ici quelques décennies ressembleront beaucoup à ceux d’aujourd’hui – en plus cool. Aujourd’hui déjà, environ un million d’appareils portables pilotés par Google sont activés chaque jour. Google, et donc le gouvernement américain, s’immiscera dans les communications de tout être humain vivant ailleurs qu’en Chine (vilaine Chine !). Les produits deviennent merveilleux ; les jeunes urbains actifs dorment, travaillent et font leurs achats avec plus de facilité et de confort ; la démocratie se trouve subvertie par les technologies de surveillance, et le contrôle est rebaptisé avec enthousiasme « participation ».

Les auteurs rejettent avec mépris les revendications de la jeunesse égyptienne, affirmant que « le mélange de militantisme et d’arrogance est quelque chose d’universel chez les jeunes ». La mobilisation sur les réseaux sociaux signifie que les révolutions seront « plus faciles à déclencher » mais « plus difficiles à terminer ». En raison de l’absence de dirigeants forts, elles ne pourront déboucher, explique M. Kissinger, que sur des gouvernements de coalition dégénérant peu à peu en autocraties…

Le livre reflète les tabous et les obsessions du département d’Etat. Il affirme de manière ahurissante que le mouvement latino-américain pour la souveraineté, qui depuis trente ans a libéré tant de gens des ploutocraties et des dictatures soutenues par les Etats-Unis, n’existe tout simplement pas. Se référant aux « dirigeants vieillissants » de la région, le livre confond l’Amérique latine avec Cuba. Et bien entendu, les auteurs s’inquiètent des croque-mitaines préférés de Washington : la Corée du Nord et l’Iran.

Cyberterrorisme
Le terrorisme reste une des premières préoccupations des milieux de la politique étrangère américaine. Un chapitre entier est consacré à « l’avenir du terrorisme ». Nous y apprenons que cet avenir sera le cyberterrorisme. S’ensuit un long passage où sont complaisamment nourries les peurs, notamment sous la forme d’un scénario catastrophe dans lequel les cyberterroristes prennent le contrôle des systèmes de régulation du trafic aérien américain, envoient des avions s’écraser contre des immeubles, coupent les réseaux de distribution d’électricité et déclenchent des tirs d’armes nucléaires.

Le point de vue de Julain Assange est très différent ; “L’avancée des technologies de l’information telle qu’incarnée par Google annonce la fin de la vie privée pour la plupart des êtres humains et entraîne le monde vers le totalitarisme. Mais si MM. Schmidt et Cohen nous disent que la disparition de la vie privée aidera les gouvernements des « autocraties répressives » à « cibler leurs citoyens », ils soulignent également que les gouvernements des démocraties « ouvertes » la considéreront comme « un cadeau » leur permettant de « mieux répondre aux préoccupations des citoyens et des consommateurs ». En réalité, l’érosion de la sphère privée individuelle en Occident et la centralisation concomitante du pouvoir rendent inévitables les abus, rapprochant de plus en plus les « bonnes » sociétés des « mauvaises ».”

La partie concernant les « autocraties répressives » décrit différentes mesures de surveillance : dispositions juridiques autorisant l’installation de portes dérobées sur les logiciels afin de pouvoir espionner les citoyens, contrôle des réseaux sociaux et collecte d’informations sur des populations entières. Toutes ces mesures sont déjà largement en usage aux Etats-Unis. En fait, certaines d’entre elles – comme l’obligation faite à tout profil de réseau social d’être lié à un nom réel – ont été lancées par Google lui-même.
La menace est là mais les auteurs ne s’en rendent pas compte. Ils empruntent à William Dobson l’idée que les médias, dans une autocratie, « autorisent une presse d’opposition tant que les opposants au régime comprennent où se situent les limites tacites ». Or ces tendances commencent à se manifester aux Etats-Unis. Personne ne doute de l’effet dissuasif qu’ont eu les investigations dont ont fait l’objet l’agence de presse Associated Press et le journaliste James Rosen de la chaîne d’information Fox News. Mais on n’a guère lu d’analyses sur la façon dont Google s’est plié aux demandes relatives à l’assignation de Rosen.

Le département de la justice a reconnu en mars dernier qu’il entamait sa troisième année d’enquête sur WikiLeaks. La déclaration du tribunal spécifie que ses objectifs visent « les fondateurs, propriétaires ou gérants de WikiLeaks ». Le 3 juin s’est ouvert le procès d’une source présumée de WikilLeaks, Bradley Manning, procès au cours duquel vingt-quatre témoins à charge devraient déposer à huis clos.
« Ce que Lockheed Martin a été au XXe siècle, nous disent Schmidt et Cohen, les entreprises de technologie et de cybersécurité le seront pour le XXIe. » Sans s’en rendre compte, ils ont redécouvert et appliquent la célèbre prophétie de George Orwell.

Les zélateurs du culte des technologies ne trouveront guère dans ce livre de quoi les inspirer, et d’ailleurs ils n’ont pas l’air d’en avoir besoin. Mais c’est une lecture essentielle pour quiconque est impliqué dans la bataille de l’avenir, en vertu d’un impératif tout simple : connais ton ennemi.

© 2013 « The New York Times »: Julian Assange, traduit de l’anglais par Gilles Berton
[1] Cf. http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/06/07/le-fardeau-du-geek-blanc_3426437_3232.html

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