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Les pseudo sciences de l’information et de la communication

22 juin 2013

Si l’on veut examiner le statut des disciplines dans le champ des sciences humaines et sociales, il convient de s’interroger sur les méthodes employées pour les construire. Ainsi en est-il de l’Information, de la Communication et du Langage. Quel est leur statut ? S’agit-il de phénomènes sociaux, d’objets d’analyse, de disciplines scientifiques ?

Souvent  Communication et Information sont distinguées en ce que l’une procéderait d’une intention de manipulation alors que la seconde exprimerait une intention de transmission de savoir. C’est le monde médiatique qui soutient cette idée. [1] On comprend le souci des journalistes : il s’agit de donner une certaine virginité à leur activité en répondant en même temps à certaines critiques qui leur sont adressées dont le soupçon de collusion avec le monde politique. Pour eux, la Communication consiste à se donner les moyens de persuader un public ou un auditoire —voire un peuple— en ayant recours à des procédés plus ou moins avouables de manipulation des opinions pour obtenir l’adhésion à un projet politique et donc à celui qui en est le porteur. La Communication est alors confondue avec le « marketing politique ». Toujours pour ces mêmes auteurs, l’Information, elle, consiste à transmettre la connaissance des événements qui se produisent dans la société et à tenter de les expliquer. Les faits s’imposent d’eux-mêmes, dit-on dans ce milieu, et le rôle des médias d’information serait d’exposer les différentes opinions et leurs arguments pour que le citoyen se fasse sa propre idée.

Parfois, c’est un rapport de dépendance de l’une de ces notions par rapport à l’autre qui est défendu : tout acte d’information serait une des activités spécifiques de la Communication dans la mesure où l’on peut communiquer avec d’autres visées que celle d’informer : décrire, raconter, démontrer, expliquer, convaincre, etc. On vante même l’excellence de la technologie d’information (les « routes », les « réseaux », la « cybernétique » de l’information), et celle-ci devient dominante, allant jusqu’à représenter le seul mode de communication.

Du coup, le langage —le langage humain— passe au second rang. On ne sait pas bien quoi faire de ce phénomène, qui est pourtant l’essentiel des hommes, car on ne voit pas bien dans quelle visée intentionnelle il se situe. Dans le meilleur des cas —faussement— le langage est considéré comme un instrument au service de l’activité communicative des hommes, dans le pire des cas, on s’en méfie parce qu’il masquerait la réalité sociale. Pourtant, s’il y a communication et information dans les sociétés humaines, c’est bien par le fait langagier lui-même, non point comme instrument extérieur (comme on prendrait un marteau pour enfoncer un clou) [2], mais comme ce qui fonde ces activités.

Autre type d’obstacle : la Communication, l’Information et le Langage comme disciplines d’enseignement et disciplines de recherche. Est-il justifié qu’existe, institutionnellement, une discipline intitulée « Sciences de l’information et de la communication » comme c’est le cas en France et dans d’autres pays ? Les phénomènes d’information et de communication ne sont-ils pas étudiés par d’autres disciplines, telles la sociologie, la psychologie sociale et les sciences du langage ? Certains argueront que l’existence d’une telle discipline permet précisément de rassembler les différents aspects (sociologiques, psychologiques, langagiers et même techniques) de ces phénomènes pour en montrer leur articulation et éviter qu’ils soient traités de façon séparée. D’autres pensent que pour aborder de manière scientifique un phénomène social, il ne faut pas le faire de façon dispersée, avec des outils d’analyse appartenant à des méthodologies différentes.

On n’entrera pas dans ce débat piégé par avance, car on sait qu’on ne peut traiter de la validité d’une discipline de la même façon selon qu’on l’aborde dans une problématique politico-administrative qui met en œuvre des rapports de force dans un certain champ de pouvoir (Bourdieu), ou dans une problématique plus strictement scientifique qui cherche à justifier la pertinence de ces approches au regard de critères théoriques et méthodologiques.

Des conceptions sur la Communication
A passer en revue divers écrits, on voit apparaître trois manières de concevoir la communication : la communication comme support de transmission de l’information, la communication comme instrument au service de la manipulation des opinions, la communication comme illusion.

La communication conçue comme support de transmission d’une information repose sur l’idée que ce phénomène se réduit à la question de savoir comment un message, quel que soit son contenu peut transiter d’une source A à un lieu de réception B. Dans une telle conception, ne sont pris en compte ni la nature des pôles entre lesquels circulent le message (machines ou êtres humains), ni leurs conditions de production (visées intentionnelles) ou de réception (les références d’interprétation), ni les possibilités de réaction de B, lesquelles, par rétroaction, pourraient perturber le processus de transmission, ni, évidemment, le contenu du message. On occulte ainsi tous les problèmes relatifs à l’intercompréhension.

On se trouve ici dans le vieux schéma de la communication symétrique entre un émetteur et un récepteur, le premier ayant à tâche de coder à travers un système de signes quelconque une intention de communication, le second ayant à charge de décoder cette intention. Les sciences du langage et de la communication se sont débarrassées depuis longtemps de cette conception simpliste et naïve de la communication, mais elle revient sous la poussée du développement technologique qui ne se préoccupe que d’améliorer les supports de transmission.

Le phénomène de la transmission étant lié à l’espace et au temps, sont soulignées les victoires obtenues sur le temps, celui-ci se réduisant à la quasi instantanéité, et donc du même coup sur l’espace, car en gagnant en rapidité on abolit en même temps les distances. Est également mise en évidence une conquête sur les espaces dans la mesure où le développement de circuits organisés en réseaux permet d’embrasser de plus en plus d’espace et de lieux différents [3]. Cela incite à penser que les sujets qui communiquent sont dotés d’une « multi-compétence », d’une aptitude à manipuler plusieurs types de transmission : le sujet deviendrait une sorte de démiurge maître du temps et ayant le don d’ubiquité ! La communication vue de cette façon, comme ce que certains ont appelé ironiquement un « ensemble de tuyaux » semble ne rencontrer aucun obstacle, le mouvement du développement technologique étant irréversible. Tout serait permis et possible, et donc « tout est communicable »

La communication entendue comme instrument au service de la manipulation des opinions nous vient du monde politico-médiatique.
D’un côté, les politiques qui, dans leur souci de plaire aux citoyens, se préoccupent d’être bien compris par ceux-ci, et font appel pour ce faire à des conseillers, ce que l’on appelle le « marketing politique ».

Qu’on entende souvent prononcer en situation d’échec la phrase : « Nous n’avons pas su communiquer », laisse entendre que la décision ou l’action politique, elle, était bonne, et que seule sa communication a été mauvaise. Ainsi se trouvent séparées l’intention politique et la parole chargée de l’exprimer, comme si l’action politique était indépendante d’une action d’information, comme si, au bout du compte, il y avait une réalité politique avant et hors de la parole politique [4]. C’est ici une très ancienne représentation sociale qui veut, d’une part, que la pensée soit antérieure à la parole, celle-ci n’étant que l’ornement de celle-là, d’autre part, que le faire soit opposé au dire, l’action étant de l’ordre du concret et de l’efficace, la parole de l’ordre de l’abstrait, de l’éphémère (les paroles s’envolent, les actes restent). Ici, la communication se réduit à un « savoir dire ».

D’un autre côté, les journalistes opposent souvent ce qui définirait la finalité de leur pratique à celle de l’action politique : l’information, pure de toute intention manipulatrice, opposée à la communication, elle, manipulatrice. On peut penser qu’il s’agit pour eux de se défendre face aux critiques qui leur sont adressées quant à la collusion —voire la complicité— qui existe et est entretenue entre ces deux mondes. Il s’agit donc de laisser entendre que le monde journalistique n’a pas d’intention manipulatrice, que son rôle consiste à transmettre l’information : « faire savoir » et non pas de « faire croire ».

Cette opposition est nocive pour au moins deux raisons. L’une, parce qu’elle revient à opposer un lieu d’intention trompeuse (la politique) à un lieu transparent dépourvu d’intention manipulatrice (l’information) ; elle laisse croire que seule cette dernière est pure d’intention. Comme si l’information n’était pas, elle aussi, embarquée dans le jeu de l’influence sociale et que, pris dans ce jeu d’influence, le journaliste ne devenait pas un « manipulateur manipulé » [5]. L’autre, parce qu’elle laisse entendre que la communication est une activité réduite à un certain type d’échange langagier, celui qui est intentionnel et volontaire, cherchant à influencer le récepteur. Or, tous les actes de communication, relèvent d’une intention, d’une action à la fois consciente et inconsciente, répondant à une visée d’influence. La communication est un phénomène général de la société humaine qui englobe divers types et genres de discours, toujours dans une intentionnalité d’intercompréhension et d’influence.

L’idée que la communication n’est qu’illusion est tenue par certains philosophes. Ici, il ne s’agit pas tant du phénomène social que d’une idéalité psycho-socio-anthropologique. Ils parlent, tantôt d’« incommunicabilité » ou d’« incompréhension » entre les hommes, tantôt de « miroir aux alouettes » ou de « mise en abîme ». De ce point de vue, Jean Baudrillard a le mieux développé l’idée que la communication est un phénomène de miroir qui ne renvoie qu’à celui qui prétend communiquer. Il est vrai que l’on peut observer qu’il n’y a guère de communication sans malentendus, fausses interprétations et effets pervers, tant au niveau individuel que collectif. Mais peut-on affirmer pour autant que la communication est une illusion, ce qui supposerait d’ailleurs que l’on puisse définir ce que serait une communication qui ne soit pas une illusion ?

Chacune de ces positions souligne quelque chose de juste. Si les conditions matérielles de transmission —les supports— ne sont pas le tout de la communication, ils en influencent la réalisation et l’interprétation ; et il est vrai que l’étude de ces tuyaux a longtemps été négligée [6] La technologie qui développe cet aspect n’a pas à être écartée : elle va de l’avant et continuera à le faire. Mais on sait que la communication ne se réduit pas à sa matérialité ni à sa seule transmission physique. La communication humaine et sociale est affaire de construction du sens à travers des actes d’échange qui mettent en jeu une intentionnalité psycho-sociale.

Si la communication n’est pas la même chose que l’information, c’est que précisément, les interactions sociales se réalisent sous diverses formes dont les unes sont plus manipulatrices que d’autres. Mais qui peut soutenir que la communication serait un phénomène bien différent de l’information du fait que la première relèverait d’une intention manipulatrice et non point la seconde ?

Si la communication est illusion, on peut se demander pourquoi s’y intéresser. Pourtant, ce qui est intéressant, c’est précisément cette quête sans fin des hommes pour essayer de communiquer dans quelque groupe social qu’ils vivent. Dans cette perspective, ce n’est plus tant le résultat exact ou dévoyé de l’acte même de communication que l’étude des conditions communicationnelles qui font qu’un sujet, pris par les contraintes de la situation dans laquelle il se trouve, essaye d’échanger ses intentions de signification et construit du sens en interaction avec son interlocuteur dans des rapports d’influence réciproques.

Deux grandes questions demeurent donc à: qu’est-ce que la communication en tant qu’objet d’analyse ? quel cadre disciplinaire pour l’analyser .

La communication comme phénomène social
Tout phénomène social peut être perçu comme tel au fait qu’on y reconnaît à la fois une structure et un ensemble de processus qui traduisent la façon dont les sujets se meuvent dans ces structures [7]. S’agissant du phénomène de la communication, on dira que la structure correspond aux caractéristiques de la situation dans laquelle se produit l’échange langagier, laquelle détermine les places que doivent occuper les partenaires, les rôles qu’ils doivent assumer en tant que sujets parlants et les instructions discursives auxquelles ils doivent se soumettre. Ces places, ces rôles et ces instructions font partie d’un dispositif qui sert de contrat de reconnaissance [8]. Les processus, eux, correspondent aux positionnements et comportements qu’adopte le sujet communiquant pour réaliser son intentionnalité communicative, ce qu’il fait en mettant en œuvre diverses stratégies à l’aide de certains procédés discursifs.

Ainsi, tout acte de communication peut être considéré comme un phénomène social qui se caractérise par le fait que les individus cherchent à entrer en relation les uns avec les autres, à établir des règles communes, et à construire une vision partagée du monde. Tout cela se fait à l’aide du langage, à travers le langage même, sans lequel il n’y aurait pas de société humaine. Le langage, en mettant les individus en relation entre eux, crée du sens, et ce sens crée du lien social. Dès lors, à propos de ce phénomène, peuvent être pris en considération trois ordres de problèmes : celui de la construction des normes sociales, celui des processus d’influence, celui de la construction du sens.

La construction des normes sociales résulte de la nécessité pour les individus vivant en collectivité de réguler leurs échanges. Il faut donc qu’ils se donnent la possibilité d’entrer en contact, de maintenir le contact en se dotant de certaines règles de comportement qui leur permettent d’échanger. Il s’agit là d’un principe d’altérité qui gouverne le jeu de la régulation sociale.

Les processus d’influence procèdent de la découverte de l’autre. L’autre dans sa différence pose un problème identitaire : que veut dire cette différence ? Met-elle en cause ma propre identité ? D’où cette quête pour tenter, soit de rejeter l’autre de son propre univers de discours, soit de l’y faire entrer en créant une pensée qui permettrait de se reconnaître dans une identité culturelle commune.

Le problème de la construction du sens renvoie à celui de la construction des savoirs sur le monde. Le sens passe en effet par une activité de savoir, cette faculté humaine de projeter sur le monde des visions interprétatives qui transforment la « réalité » non signifiante en « réel » signifiant. Cette activité de « représentations sociales », comme disent les uns (psychologie sociale sociologie), d’« imaginaires », comme disent d’autres (anthropologie), se mêle aux deux précédentes, ce qui fait qu’il est bien difficile de percevoir dans quel sens se produisent les interactions entre normes, processus d’influence et construction des savoirs.

Ce qui importe ici, c’est le fait que la communication ainsi définie comme phénomène social n’est le domaine réservé d’aucune discipline des sciences humaines et sociales en particulier. Chacune l’étudie à sa façon : la sociologie s’intéresse à la question des normes, des rôles sociaux et des identités, la psychologie sociale à la question des stratégies d’influence et des représentations sociales, l’anthropologie à la question des imaginaires, les sciences du langage à la question des normes langagières, des stratégies énonciatives et discursives et des contenus de savoir [9]. Mais chacune de celles-ci le fait dans le domaine disciplinaire qui est le sien en construisant un cadre d’analyse et un objet d’étude.

On ne doit donc pas confondre le phénomène social avec l’objet d’étude. Toute analyse d’un phénomène social a besoin de se référer à un cadre conceptuel constitué d’un certain nombre de principes fondateurs, d’hypothèses, de concepts qui permettent de construire le phénomène en objet d’analyse. Ce cadre résulte d’une réflexion théorisante qui fonde l’activité d’analyse en déterminant en même temps l’objet d’analyse auquel celle-ci s’appliquera. Sans cadre théorique, pas de définition de l’objet, pas d’évaluation possible de l’analyse.

L’activité d’analyse a besoin encore d’être validée par l’épreuve de la description empirique ou expérimentale de l’objet. Il s’agit alors d’élaborer des outils de description qui déconstruisent l’objet d’analyse et le reconstruisent en catégories censées rendre compte d’un certain fonctionnement du phénomène étudié. Cet outillage comme ensemble de catégories et de procédures constitue ce que l’on appelle une « méthodologie ».

C’est ce couple théorie-méthodologie qui définit une « discipline » comme un ensemble de contraintes sous formes de règles, de procédures ou de catégories descriptives, lesquelles dépendent de « propositions » jouant le rôle de postulats ou d’hypothèses fondatrices. Démarche hypothético-déductive qui caractérise les disciplines à l’intérieur des sciences humaines et sociales, mais dont chacune élabore son outillage méthodologique.

La communication comme objet des disciplines du discours
L’étude de la relation entre langage, sens et lien social est ce qui constitue l’objet des analyses du discours. Et la grande difficulté —mais aussi le grand intérêt de ces disciplines— est de tenter de décrire la façon dont s’articule, d’un côté, le monde de l’action psychologique et sociale avec, de l’autre le monde du langage.

Une façon de traiter ce double objectif consiste à se poser cinq questions : qu’est-ce qui donne droit à la parole aux individus, qu’ils parlent en leur propre nom ou au nom de groupes ? Qu’est-ce qui fait que le sujet parlant peut être cru quand il parle ou écrit ? comment peut-il arriver à capter l’attention de son interlocuteur ? Comment les êtres de langage construisent les savoirs sur le monde ? Par quels moyens exprimer ces intentions ?

La première question repose sur l’hypothèse qu’il faut qu’il y ait une raison pour parler et s’adresser à quelqu’un. Quand on croise un passant dans la rue, on ne peut s’adresser à lui n’importe comment ni lui parler de n’importe quoi. Quand on fait une communication dans un colloque, quand un homme politique s’adresse aux citoyens, quand on écrit une lettre intime ou administrative, on sait qu’il faut que l’on soit fondé à le faire : tout sujet parlant doit être légitimé. Cela veut dire que le droit à la parole n’est pas un fait naturel : ce droit est donné par la situation dans laquelle on parle. Aussi faut-il que l’on se dote des moyens pour analyser ces conditions de production que sont les composantes de toute situation de communication, du point de vue de l’identité de ceux qui échangent du discours, de la finalité et de l’enjeu de leur échange, du domaine thématique dont il est question et des circonstances matérielles dans lesquelles ils échangent. Cela exige que l’on dispose d’une théorie de l’action et de la situation de communication sans laquelle ne pourrait être étudié le discours, car celui-ci ne peut être saisi que par rapport aux conditions qui le surdéterminent [10].

La deuxième question repose sur l’hypothèse qui dit qu’il ne suffit pas pour le sujet parlant qu’il parle ou écrive, car il faut encore que son interlocuteur puisse penser que, d’une part, ce qu’il dit est fondé en vérité, d’autre part, ce qu’il dit correspond à ce qu’il pense. Autrement dit, tout sujet parlant doit être crédible, et lui-même ayant conscience de cette nécessité devra faire en sorte de se rendre crédible. Cela suppose une observation du langage en termes de stratégies discursives qui permettent au sujet de se construire une certaine image vis-à-vis de son interlocuteur, de se construire un ethos [11].

La troisième question repose sur l’hypothèse que l’interlocuteur, ou le destinataire de tout acte de langage, n’est pas obligé, à priori, d’accepter l’échange ni, une fois celui-ci accepté, d’entrer dans l’univers de discours du locuteur qui s’adresse à lui. Les malentendus, contre sens ou déviations interprétatives sont le lot commun de la communication humaine. Il faut donc que le sujet parlant s’emploie à faire en sorte que son interlocuteur accepte l’échange, entre dans son univers de discours et l’interprète correctement, voire y adhère. Pour ce faire, il fait œuvre de stratégie, en organisant son discours de façon à persuader ou séduire son interlocuteur. Le sujet parlant doit savoir produire non seulement des effets d’ethos, mais aussi des effets de pathos : manier le langage du point de vue rhétorique pour créer une connivence avec l’interlocuteur.

La quatrième question repose sur l’hypothèse que l’être de langage a pour tâche de décrire le monde, les objets qui le constituent, les événements qui y surgissent et les explications qui peuvent en être données. Et c’est l’ensemble de ces descriptions, de ces récits et de ces explications qui constituent des savoirs sur le monde. Aussi se livre-t-il à une activité rationalisante (logos) qui consiste à raconter et ou à argumenter en maniant le langage du point de vue sémantique. Il construit alors des savoirs de connaissance et de croyance [12], qui sont censés être partagés par les membres d’une même communauté, savoirs qui sont les garants du lien social.

Mais pour montrer qu’on a le droit à la parole, que l’on est crédible et que l’on sait capter son interlocuteur, il faut une cinquième condition qui est celle de savoir manier la matérialité du langage : ses formes (morphologie), ses règles de combinaison (syntaxe), ses jeux de sens (sémantique) et les ordres d’organisation du discours (descriptif, narratif et argumentatif). Dès lors, on a besoin en tant qu’analyste de relever de façon systématique les marques formelles des actes de langage.

Enfin, pour qu’une analyse du discours soit une discipline qui contribue réellement à une meilleure compréhension des phénomènes psychologiques et sociaux de la communication, il faut qu’elle dispose d’une théorie de l’action [13] et de la situation de communication, d’une théorie des stratégies de discours en s’appuyant sur les acquis de la rhétorique, d’une théorie des genres du discours et d’une théorie des imaginaires sociaux en s’appuyant sur des données de la sociologie, de la psychologie sociale et de l’anthropologie sociale.

A ce prix, on évitera les galimatias que sont nombre de discours sur la soi disant “communication”. [14]

Notes
[1] Voir I. Ramonet, 1999, La tyrannie de la communication
[2] Rappelons-nous la critique de Benveniste sur cette conception du langage comme « instrument » d’analyse, in Problèmes de linguistique générale, Gallimard, Paris, 1966, chap.XXI.
[3] L’écran de télévision, pour sa part, de par sa possibilité de fragmentation, y contribue largement.
[4] Voir à ce propos : Le discours politique. Les masques du pouvoir, Vuibert, Paris, 2005.
[5] Voir à ce propos : Les médias et l’information. L’impossible transparence du discours, De Boeck, Bruxelles, 2005, chap.16.
[6] On peut être redevable à la « Médiologie » d’avoir reproblématisé cet aspect de la communication.
[7] Patrick Charaudeau,  L’analyse linguistique des discours des médias : théories ; méthodes et perspectives chez Nota Bene, Québec).
[8] Pour cette notion, voir « Le contrat de communication dans une perspective langagière : contraintes psychosociales et contraintes discursives », in Bromberg M & Trognon A, Psychologie sociale et communication, Dunod, Paris, 2004.
[9] Voir le schéma proposé dans « La justification de l’approche interdisciplinaire de l’étude des médias », in L’analyse linguistique des discours des médias : théories ; méthodes et perspectives chez Nota Bene, Québec.
[10] Voir « Un modèle socio-communicationnel du discours. Entre situation de communication et stratégies d’individuation », in Médias et Culture. Discours ; outils de communication, pratiques : quelle(s) pragmatique(s) ? L’Harmattan, Paris, 2006.
[11] Voir la Troisième partie du Le discours politique, op.cit.
[12] Voir la Quatrième partie du Le discours politique, op.cit.
[13] Voir « Comment le langage se noue à l’action dans un modèle socio-communicationnel du discours. De l’action au pouvoir », in Charaudeau, Les modèles du discours face au concept d’action, Université de Genève, 2004.
[14] Cf. Patrick Charaudeau, « Analyse de discours et communication. L’un dans l’autre ou l’autre dans l’un ? », Revue SEMEN 23, Sémiotique et communication.État des lieux et perspectives d’un dialogue, Presses Universitaires de Franche-Comté, Besançon, 2007, URL: http://www.patrick-charaudeau.com/Analyse-de-discours-et.html

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  1. personneestmonnom
    22 juin 2013 à 15 h 57 min

    Ce sont de bonnes questions, merci à vous de les poser. Je reviendrai d’ici peu pour lire plus attentivement votre propos sur le langage.

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