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Communication ou manipulation de masse dans les réseaux

29 juin 2013

Pour avoir cherché à démasquer le groupe Anonymous, HBGary, une société de sécurité informatique, a vu ces derniers s’emparer des archives emails de l’entreprise et les publier sur Internet. HBGary, qui compte plusieurs agences fédérales ainsi que l’armée américaine parmi ses clients, a ainsi dévoilé involontairement de nombreuses informations compromettantes, dont une concernant la technologie permettant à un seul opérateur d’incarner une multitude de personnages à travers différents réseaux sociaux, tels Facebook, Twitter ou MySpace.

Avec un tel logiciel, une personne pourrait ainsi simuler, à elle seule, un effet de foule, une petite équipe pourrait mettre en scène une majorité. On imagine l’intérêt d’un tel outil pour quiconque veut influencer l’opinion (et la presse) à travers les réseaux sociaux.

Le logiciel est particulièrement sophistiqué. Il intègre des outils destinés à aider son utilisateur à incarner de façon cohérente plusieurs dizaines de personnalités différentes, des technologies destinées à rendre l’ensemble furtif en cas de surveillance électronique, ainsi qu’à automatiser une partie de la vie en ligne des différentes marionnettes ainsi opérées. Mais dans les faits, des logiciels comparables sont déjà en usage depuis un certain temps. Il y a un an la version Française du blog ReadWriteWeb a eu l’occasion de faire face à ce type de technologie destinée a manipuler l’opinion publique. Suite à la publication d’un article décrivant un mode de harcèlement opéré par ce qui était identifié alors sur Facebook comme des islamistes Tunisiens, ces derniers la prirent pour cible. Ce fut le début d’une longue enquête qui permit de démasquer une vaste opération de manipulation orchestrée par le gouvernement Tunisien, au cours de laquelle on a pu découvrir l’existence de ces logiciels de Persona Management.

La mise en scène de faux islamistes (ainsi que la manipulation ou la complicité de vrais islamistes sur Facebook) n’était en réalité qu’une partie d’une vaste opération de manipulation de l’opinion, orchestrée par les services de l’ancien président tunisien Ben Ali. Cette opération d’«infowar » fut un échec. La manipulation fut révélée au grand jour, suivie de celle d’une tentative de piratage de comptes Facebook et Gmail de nombreux citoyens Tunisiens, le mois suivant.

Un an et une révolution plus tard, c’est toujours en Tunisie que l’on trouve les infowars politiques les plus sophistiquées. Le 4 mai 2011 apparaissait sur Facebook la vidéo d’une interview de Farhat Rajhi, ex ministre du premier gouvernement post révolutionnaire de la Tunisie. L’homme, très populaire sur Facebook, y faisait des révélations fracassantes. L’homme avait décidé de licencier du ministère de l’intérieur dont il avait la charge, les responsables de la répression de l’ère Ben Ali, ce qui n’était pas pour plaire à tout le monde.

La thèse exposée par Farhat Rajhi dans la vidéo qui fit son apparition sur Facebook le 4 mai au soir est simple : le gouvernement de transition préparerait un coup d’Etat militaire et n’attendrait que la victoire annoncée du parti islamique Ennhadha pour se saisir du pouvoir et imposer sa loi. Mais c’est la façon dont cet interview à été utilisée dans le cadre d’une «infowar » qui est annonciatrice d’une nouvelle ère dans la communication politique. L’entretien que Farhat Rajhi a accordé au journal en ligne Nourpress.com, jusqu’ici parfaitement inconnu, s’est déroulé sur près d’une heure et a été filmé. Pas avec un téléphone portable, mais avec une caméra professionnelle. Mais ce n’est pas le journal en ligne qui a publié cette vidéo. Cette dernière aurait été ‘volée par des pirates’ qui se seraient introduits sur les systèmes informatiques du journal (vraisemblablement par la porte d’entrée du bâtiment, avec la complicité d’une des journalistes qui a réalisé l’interview).

L’un des journalistes complices de la fuite a été immédiatement identifié comme un sympathisant d’Ennahdha, le parti islamique – et tout laisse penser qu’il est en rapport avec le mystérieux groupe qui a mis en ligne une large partie de l’interview sur Facebook. A ce stade, il est utile de préciser qu’Ennahdha ne se distingue pas seulement par ses prises de positions politiques, mais également par l’extrême professionnalisme de ses usages de Facebook. Seul parti à avoir acheté de la publicité à la régie Facebook, ses différentes pages officielles sont faites dans les règles de l’art, et sont entourées d’une myriade de pages fans ‘informatives’, dont les propos glissent doucement vers une approbation claire et nette de l’idéologie d’Ennahdha. De nombreuses pages fans très suivies durant la révolution auraient été achetées par le parti dans les semaines qui ont suivi le 14 janvier, lui permettant ainsi de se constituer rapidement une audience confortable afin de ‘lancer’ des alertes ou de diffuser des ‘informations’.

Jusqu’ici, en Tunisie, seule l’armée numérique de Ben Ali et les officines à son service étaient capables d’une telle prouesse en termes d’infowar, c’est d’ailleurs cette armée numérique que la patronne de radio Kalima a accusé lors d’une conférence de presse « d’urgence » le 6 mai, sans imaginer un instant qu’il est probable qu’une bonne partie de ses soldats aient déserté et ne soient aujourd’hui que de simples mercenaires. L’hypothèse d’une opération menée par le parti islamiste Ennhadha est tout aussi vraisemblable, tout comme celle d’une opération commandité par une organisation instrumentalisant, une fois de plus, les islamistes, quitte à leur donner un coup de pouce.

De son coté, le premier ministre Tunisien désignait, quelques jours après les faits, le Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie, accusé de s’opposer à la tenue de l’élection de l’Assemblée Constituante, le 24 juillet 2011. Il qualifiait par ailleurs les propos de Rajhi de ‘Dangeureux’ et le disait manipulé par le POCT. La Tunisie est un cas extrême. Les média traditionnels n’y ont aucune crédibilité, et durant les années Ben Ali, l’internet y était l’un des plus censuré du monde. Facebook y a longtemps été le seul espace où l’on pouvait s’exprimer librement (sous un nom d’emprunt la plupart du temps) et trouver de l’information sur la situation du pays. Facebook en Tunisie est un lieu important pour l’information, sans pour autant être un média, ni véritablement un distributeur. La nature des interactions qui s’y déroulent est très proche de l’essence du ‘téléphone arabe’, il s’insère d’une façon très particulière dans une culture millénaire de la transmission de l’information, et au sein d’une société qui l’a totalement adopté. La façon dont les média sociaux ont pris une importance considérable en Tunisie tient aussi au fait qu’avec un âge médian de moins de trente ans, la population est jeune et très éduquée.
Les compétences susceptibles d’orchestrer et d’exécuter de telles « infowars » ne manquent pas en Tunisie ou ailleurs. Gouvernements, partis politiques, entreprises et lobbies, le marché qui s’ouvre à ce type de compétences est vaste. La mise au point de logiciels sophistiqués de Persona Management annonce le début d’une ère semi industrielle de l’infowar et la floraison d’officine occultes – certaines étant déjà en service depuis des années.

Attaquer un adversaire politique, déstabiliser un gouvernement, faire taire une information gênante pour la conduite des affaires ou déstabiliser le cours de bourse d’un concurrent à l’occasion d’une OPA : de quoi intéresser beaucoup de monde.

[1] Cf. Fabrice Epelboin, Reflets, 19.05.2011
http://reflets.info/manipulation-de-masse-un-oeil-sur-lavenir-de-la-communication-politique-dans-les-reseaux/

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