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«La véritable fonction des médias est d’irriter»

18 juillet 2013

Le sociologue allemand Niklas Luhman montre que les médias n’informent pas sur le réel mais le sélectionnent par bribes et le fabriquent. [1]

«Lorsque Luhmann, observe quelque chose, il le fait à fond», notait le philosophe Richard David Precht dans le «Zeit» en 1996, à l’occasion de la sortie outre-Rhin de «La Réalité des médias de masse». [2] Le grand sociologue, qui devait décéder deux ans plus tard, y constatait d’emblée:

« Ce que nous savons sur notre société, sur le monde dans lequel nous vivons, nous le savons par les médias de masse. Cela ne vaut pas seulement pour notre connaissance de la société et de l’histoire, mais également pour notre connaissance de la nature. Ce que nous savons de la strato-sphère ressemble à ce que Platon sait de l’Atlantide : on en a entendu parler.» Et d’ajouter : « D’un autre côté, nous en savons suffisamment sur les médias de masse pour ne pas faire confiance à ce type de source.»

« Le message est clair et net, explique Precht: les médias ne nous informent pas sur la réalité.» Ils l’occultent, la déforment, la trient en sélectionnant les événements les plus pertinents à leurs yeux. Bref, ils la construisent. «Les nouvelles telles qu’elles sont présentées sont fabriquées selon des règles, des schémas que les journalistes ont déjà en tête», explique Nikolaus von Festenberg dans le «Spiegel».

La dimension morale des choses est l’un de ces schémas, dont l’effet est de réduire la complexité du réel: en distribuant les rôles de bons et de méchants, les médias mettent en valeur, écrit Luhmann, «la façon dont le monde doit être lu». Le privilège accordé à la nouveauté, au scandaleux est une autre de ces règles de fonctionnement qui aboutissent à la création d’un effet de réalité trompeur. Dont il s’ensuit, résume Precht, que «la vraie fonction des médias est d’irriter. La télévision et les journaux informent des contradictions et des incohérences de l’existence. Ils apportent l’inquiétude dans la société».

Les journalistes se trompent d’ailleurs eux-mêmes, qui comprennent leur travail comme un service rendu au public. Or ce dernier leur est étranger. «Dans l’univers professionnel des médias, le public réel reste aussi invisible que la face cachée de la Lune, remarque Precht. L’image que les hommes de presse s’en font est une chimère.»

Autre phénomène observé par Luhmann: la colonisation de l’intériorité par les médias de masse. Les films et autres talk-shows proposent aux téléspectateurs de fugaces identités de substitution. Comme l’explique Festenberg, «Luhmann montre comment la presse et la télévision fournissent à l’homme moderne des scénarios et des schémas». La publicité participe de ce modelage de l’individu: en diffusant des schémas esthétiques, elle offre «des goûts à celui qui n’en a pas».

[1] Baptiste Touverey, Nouvel Observateur, 29-06-2013.
[2] Niklas Luhmann, «La réalité des médias de masse» , traduit de l’allemand par Flavien le Bouter, Editions Diaphanes.

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