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La santé mentale a-t-elle un genre?

9 août 2013

 

Les femmes sont deux fois plus souvent concernées que les hommes par la dépression et représentent 60% des consommateurs de benzodiazépines, comme le Valium.

A la longue liste des troubles psychiatriques existants dans le DSM-5, s’ajoute aujourd’hui le trouble dysphorique prémenstruel, répertorié dans la dernière version du livre. Cette forme extrême de syndrome prémenstruel, qui ne toucherait en réalité que 2 à 5% des femmes, y figure désormais au même titre que le trouble bipolaire ou la dépression profonde.

Pour autant, faut-il en déduire que la dépression n’est-elle qu’une «affaire de bonne femme» et d’hormones, comme le laisserait penser depuis toujours l’industrie du médicament? Quelle est la part des stéréotypes genrés dans le diagnostic et le développement des troubles psychiatriques?

L’édifiante histoire de l’hystérie
Angoisse, insomnie, manque d’appétit, irritabilité, nervosité, fantasmes érotiques, sensation de lourdeur dans l’abdomen, lubrification vaginale tels sont les symptômes diagnostiqués pendant des siècles chez de nombreuses femmes, considérées comme hystériques.

Pour Hippocrate, les troubles liés à cette maladie venaient du déplacement de l’utérus dans tout le corps. Pour traiter cette maladie typiquement féminine, le médecin préconisait deux solutions: les rapports sexuels et la maternité. En 1653, le traité de médecine de Pieter van Foreest recommandait des massages des organes génitaux, qui par l’atteinte du «paroxysme de l’excitation» devaient guérir la malade. L’arrivée de l’électricité au XIXème siècle permit d’automatiser le massage et de traiter l’hystérie féminine à moindre coût: c’est ainsi que le vibromasseur est né.

A partir de 1870, Jean Martin Charcot, l’un des fondateurs de la neurologie, considère enfin que l’hystérie a des causes uniquement psychiques puisque pouvant être provoquée par l’hypnose. Pour autant, même si la maladie disparaît des livres de médecines en 1952, d’autres troubles mal identifiée semblent toucher encore et toujours les femmes, nouveaux avatars de l’hystérie: la tétanie, la spasmophilie, la fibromyalgie, certaines formes d’anorexie, les crises de larmes ou de nerfs.

Quand la publicité vendait le bonheur aux femmes
Un terreau idéal pour l’industrie du médicament qui vante alors régulièrement dans ses publicités les mérites de la pilule du bonheur. Son cœur de cible: les ménagères débordées, les ménopausées irritables et les célibataires déprimées, comme en témoignent ces quelques exemples.

Des réactions normales pathologisées
Même si les publicités actuelles font preuve de moins de sexisme flagrant, la pression marketing à l’encontre des femmes ne s’est pas relâchée. Une étude de 2004 a ainsi examiné les publicités pour antidépresseurs type Prozac de 1985 à 2000.

Elle a démontré un changement notoire ces dernières années: les réactions normales des femmes envers les difficultés liées au mariage, à la maternité, aux règles ou à la ménopause sont désormais considérées comme des troubles psychiatriques qui justifieraient la prise d’antidépresseurs.

Des émotions telles qu’«être submergée par la tristesse» ou «ne jamais se sentir heureuse» sont associées à la dépression ou à l’anxiété plutôt que considérées comme des réactions normales aux aléas de la vie.

Les chercheurs ont également analysé les articles parus dans les media au sujet de la dépression. Ils ont conclu à un élargissement des critères de diagnostic de la dépression qui légitiment ainsi l’usage d’antidépresseurs pour les femmes. Les articles dans la presse décrivaient alors le Prozac comme un médicament miracle, pouvant aider les femmes à se sentir «normales», «équilibrées», «mieux que bien» et ainsi «devenir des supermamans».

DSM: la fabrique à malades
La cinquième version du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), publiée par l’Association psychiatrique américaine (APA), contient quatre fois plus de pathologies que sa première mouture et est de plus en plus controversée.

Après avoir figuré dans l’annexe du DSM-IV dédiée aux diagnostics nécessitant davantage d’études, le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM) intègre cette année le manuel. Cette forme sévère de syndrome prémenstruel se manifeste par de l’irritabilité et de l’anxiété une semaine avant le début des règles et peut être soulagée par la prise d’antidépresseurs. Une façon à peine masquée de psychiatriser les menstruations.

Le groupe Eli Lilly n’a néanmoins pas attendu que la pathologie rejoigne le DSM-5 pour lancer «Sarafem», pilule miracle pour les femmes souffrant de TDPM. Il ne s’agit en fait que du Prozac, dont la pilule a été rhabillée en rose et lavande pour plaire aux femmes. Un marché clé quand on sait qu’elles sont deux fois plus touchées par la dépression que les hommes.

L’idéal de l’homme dur et solitaire
Pour autant, il ne faut pas sous-estimer les facteurs psychosociaux liés au genre dans le diagnostic des troubles psychiatriques.

Dès l’enfance, la société a inculqué aux petits garçons qu’«un homme ça ne pleure pas», et a implicitement valorisé le contrôle émotionnel et l’expression des signes visibles de la tristesse. L’idéal masculin est «illustré à merveille par l’image de l’homme des cigarettes Malboro dont l’affiche a sillonné le monde. Un homme dur, solitaire parce qu’il n’a besoin de personne, impassible, viril à souhait» explique Elisabeth Badinter dans XY: de l’identité masculine.

Cette identification au genre masculin ou féminin a donc une influence sur l’identification de ses propres symptômes dépressifs: l’indépendance et la maitrise des sentiments étant valorisées chez les hommes, ils seront par conséquent moins enclins à consulter.

Ainsi, alors que la dépression maternelle post-partum est très bien documentée à travers de nombreux travaux de recherche, le baby-blues paternel a fait l’objet de peu d’études alors qu’il toucherait 12 à 13% des hommes dans les pays développés. L’expression de la dépression chez les hommes est également différente, ces derniers ne présentant que rarement les symptômes typiques de cette maladie (sensation de fatigue, tristesse et absence de motivation). Elle se traduirait plutôt chez eux par des manifestations d’agressivité, une grande ardeur au travail ou des problèmes d’alcool.

Une explication sociologique
Pour Holly Hazlett-Stevens, professeur de psychologie de Reno (Nevada), l’explication de la fragilité psychique des femmes est davantage sociologique. Dans son ouvrage «Manuel de survie pour les femmes qui s’en font trop» elle démontre à travers de nombreuses études que ce «sens du souci» est surtout la conséquence d’une éducation différente entre garçons et filles:
«Les parents […] encouragent les garçons à relever des défis dans diverses situations et à développer ainsi certaines attitudes, telles que l’élaboration de stratégies et la persévérance, qui faciliteront leur réussite dans la vie.»

Une accumulation d’expériences positives qui leur permettra par la suite de se sentir davantage armés face aux aléas de la vie et de mieux contrôler toutes les situations pouvant se présenter. On encourage, en revanche, davantage les filles à être plus sociales et empathiques.

De l’hystérie d’Hippocrate à l’invention du Prozac pour femme, l’histoire des femmes semble être parcourue par l’éternel mythe de la folie ordinaire. Aujourd’hui, même s’il ne s’agit pas de nier la détresse psychologique, il est plus que jamais nécessaire de prendre en compte chaque situation individuelle en intégrant de multiples facteurs, notamment celui du genre. Et de rester vigilant face à la marchandisation des états d’âmes, nouvel avatar du contrôle social sur les femmes.

[1]Cf.  Sophie Gourion
http://www.slate.fr/story/75187/hysterie-depression-sante-mentale-hommes-femmes

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