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« Antifragile »

30 août 2013

Nassim Nicholas Taleb s’est fait connaître dans le monde entier avec son livre « Le Cygne noir » paru en 2007. Juste avant le déclenchement de la crise des subprimes, il expliquait la fragilité des modèles utilisés dans la finance et leur aveuglement face aux événements extrêmes, imprévisibles, mais qui se produisent toujours plus souvent qu’on ne le croit. Son livre a été l’essai le plus vendu dans le monde avec 3 millions d’exemplaires. Il revient avec « Antifragile » (Les Belles Lettres) qui veut apporter une réponse aux défis posés par son précédent ouvrage. [1]

« Antifragile » est un concept forgé par Taleb qui ne trouvait pas de terme adéquat pour exprimer son idée: « L’antifragile dépasse la résistance et la solidité. Ce qui est résistant supporte les chocs et reste pareil ; ce qui est antifragile s’améliore. Cette qualité est propre à tout ce qui est modifié avec le temps » et Taleb de citer l’innovation technologique, les réussites culturelles et économiques, les recettes de cuisine, et notre propre existence en tant qu’espèce sur cette planète. Et « l’antifragile aime le hasard et l’incertitude », nous avons besoin d’une dose de stress et de volatilité pour nous améliorer.

Taleb prend l’exemple de deux frères, l’un travaille dans une grande banque, l’autre est chauffeur de taxi. Le premier bénéficie de revenus réguliers contrairement au second, mais en moyenne sur l’année ils sont équivalents. Avec la crise bancaire le premier perd son emploi et voit ses revenus tomber à zéro tandis que l’autre se débrouille et maintient son activité. Les artisans, les professions indépendantes ont des revenus instables mais cette volatilité les oblige à mieux « sentir » le marché et à s’adapter en permanence, ce qui n’est pas le cas d’un salarié d’une grosse société qui se croit à l’abri. Taleb conclut : « Telle est l’illusion principale de la vie : croire que le hasard est risqué et néfaste, et qu’on l’élimine en s’appliquant à l’éliminer. » Et Taleb de rappeler Alan Greenspan qui voulait éliminer les cycles économiques et faisait l’éloge d’une « grande modération » qui n’aura finalement servi qu’à masquer la crise qui explosa en 2008. Mais ce mouvement est celui-là même de la modernité : « Ce que je nomme modernité est la domination qu’exerce l’homme sur l’environnement à grande échelle, le polissage systématique des irrégularités du monde et la répression de la volatilités et des pressions.

La modernité c’est l’extraction systématique des êtres humains de leur milieu écologique et social, et même épistémologique. « La modernité signifie trop souvent « un rétrécissement des êtres humains à l’échelle de ce qui est apparemment efficace et utile. »

N’écoutez pas les prévisionnistes ! Taleb le répète : « Le hasard dans le domaine du Cygne Noir est insoluble. La limite est mathématique, voilà tout. Ce qui est non mesurable et non prévisible demeure non mesurable et non prévisible, si nombreux que soient les experts diplômés qui se consacrent à l’affaire. » Le problème des prévisions est leur dimension iatrogène. Ce terme vient de la médecine et désigne les effets indésirables d’un traitement médical, et qui peuvent nettement l’emporter sur les avantages, jusqu’à tuer le patient. Ainsi « ceux qui tablent sur les prévisions courent davantage de risques, s’attireront des ennuis et feront même peut être faillite. Pourquoi ? Quelqu’un qui fait des prévisions se fragilise face aux erreurs de prévision. Un pilote trop sûr de lui finira par s’écraser. Et les prévisions chiffrées incitent les gens à prendre davantage de risques. » Alors que faire ? Se laisser aller au gré du hasard ? Pas du tout.

S’appuyant sur la sagesse des Anciens, notamment Sénèque et les stoïciens, Taleb explique que « la sagesse en matière de décision est infiniment plus importante que la connaissance ». En somme, il faut se rendre antifragile. La fragilité implique que l’on a plus à perdre qu’à gagner en cas de volatilité importante, l’antifragilité que l’on a plus à gagner qu’à perdre dans la même situation. Et Taleb d’expliquer : « Selon moi, le stoïcien moderne est quelqu’un qui transforme la peur en prudence, la douleur en information, les erreurs en une initiation, et le désir en entreprise. » D’autre part, « ce qui simplifie la vie, c’est que la robustesse et l’antifragilité ne requièrent pas une compréhension aussi exacte du monde que la fragilité, et qu’elles peuvent se passer de prévisions ». Si vous disposez de liquidités à la banque (et même de lingots d’or et de boites de conserve dans la cave), « vous n’avez pas besoin de savoir avec précision quel événement vous mettra potentiellement en difficulté ». Alors que dans la situation inverse, sans réserve et endetté, vous êtes contraint de devoir prévoir l’avenir avec beaucoup plus de précision. Dans le même esprit, Taleb cite ce proverbe yiddish : « Prépare-toi au pire, le meilleur peut s’arranger de lui-même. » En effet, explique-t-il, « cela ressemble à une lapalissade, mais ce n’en pas une : n’avez-vous pas remarqué que la plupart des gens se préparent au meilleur et espèrent que le pire s’arrangera de lui même ? » Le contraire de ce qu’il faut faire !

L’université ne génère pas de richesse économique
De passage à Abou Dhabi, Taleb exprime sa « nausée » devant ces « immenses universités financées par les revenus pétroliers des gouvernements qui partent du principe que les réserves de pétrole peuvent être converties en savoir en embauchant des professeurs d’université prestigieuses et en y envoyant leurs enfants ». Ils tombent complètement sous l’influence de l’idée selon laquelle le savoir universitaire génère de la richesse économique. Une idée universellement partagée. Pourtant Taleb cite une étude de la Banque mondiale montrant qu’il n’existe aucune preuve qu’en élevant le niveau général de l’éducation, on augmente les revenus à l’échelle du pays. La causalité marche plutôt dans l’autre sens, contrairement à ce qu’on pourrait penser.

Cette croyance dans le « pouvoir » de l’université procède du modèle légué par le philosophe de sciences Francis Bacon (1561-1626) qui fait de l’université et de la recherche théorique la source du savoir scientifique, et qui ensuite se diffuse dans les sciences appliquées et les technologies usuelles. Cette vision est fausse, et lorsqu’on regarde dans le détail le développement de technologies aussi diverses que la machine à vapeur et le métier à tisser (à l’origine de la Révolution industrielle), le moteur à réaction, la cybernétique (les premiers ordinateurs), ce n’est jamais un travail théorique qui trouve une application concrète mais toujours des bricoleurs qui travaillent dans leur coin, et la théorie est venue après.

La théorie est venue après et elle est écrite… par les universitaires qui, après coup, ont tendance à enjoliver les choses et à se donner le beau rôle. Ce sont ceux que Taleb appelles les « perdants » : « On constate donc aisément que l’histoire est bel et bien écrite par les perdants, qui bénéficient du temps nécessaire pour le faire et d’une position universitaire protégée. »

Le futur réside dans le passé
« Le futur réside dans le passé » écrit Taleb page 389. Voilà une formule que les « réacs » pourraient porter en étendard, et qu’attendent les progressistes pour clouer son auteur au pilori? En fait, les choses sont plus subtiles. Taleb veut ici dénoncer la néomanie, ce néologisme désignant la course à la nouveauté pour la nouveauté, très répandue dans nos sociétés.

Constatant que la plupart des préfigurations de l’avenir échouent, Taleb raisonne d’après la distinction fragile/antifragile, en l’occurrence ici avec « l’effet Lindy ». Cet effet s’exprime très simplement : plus une technologie, une chose ou une œuvre de l’esprit existe depuis longtemps, plus elle a de chance de durer dans la même proportion. L’automobile existe depuis un siècle, il est très probable qu’elle existe encore dans un siècle. On lit les auteurs Grecs depuis 3000 ans, il est très probable qu’on les lise encore dans 3000 ans. Un physicien (Richard Gott) a exprimé la même idée sous une autre forme : tous les objets que l’on peut observer au hasard ne sont sans doute pas au début de leur vie, ni à la fin, mais le plus probablement au milieu. Pour prouver cette idée, il a dressé une liste des spectacles à l’affiche à Broadway un jour donné, et il a prédit que ceux qui y étaient depuis le plus longtemps le resteraient pour une durée équivalente, et inversement que les spectacles récent ne dureraient pas ; il s’avère qu’il a eu raison à 95%.

Bien sûr des technologies émergent (comme l’ordinateur ou le téléphone portable), mais elles sont de toute façon très difficiles à anticiper (qui avait prévu l’ordinateur ?). Notre imagination a toujours tendance à rajouter des choses d’après les utopies à la mode, alors qu’il faudrait aussi penser à en retrancher, ainsi qu’à prendre conscience de la robustesse de celles qui durent depuis longtemps.

Il faut restaurer l’héroïsme

Taleb rappelle que dans les sociétés traditionnelles, « la respectabilité et la valeur d’un individu se mesurent aux inconvénients qu’il est prêt à affronter pour le bien d’autrui ». Ceux qui occupent un rang élevé savent qu’ils sont les premiers exposés (le chef d’une armée était le premier à partir à l’assaut sur le champ de bataille). Cela a largement disparu dans nos sociétés modernes : « le pire problème de la modernité réside dans le transfert pernicieux de fragilité et d’antifragilité d’une partie à l’autre, la première récoltant les bénéfices, et l’autre (involontairement) les préjudices ». L’héroïsme est le contraire de ce mouvement, c’est à dire supporter l’inconvénient, jusqu’à perdre la vie, pour le bien d’autrui. Et « si nous sommes ici aujourd’hui, c’est parce que quelqu’un, à un moment, a pris des risques pour nous » indique justement Taleb.

Il faut retrouver ce sens éthique et pour cela Taleb s’appuie encore une fois sur la sagesse ancestrale, en l’occurrence celle du code de Hammourabi (une stèle que l’on peut admirer au Louvre), datant de 1750 avant J.-C., qui stipule dans l’un de ses articles que si une maison s’écroule et tue son propriétaire, celui qui l’a construite doit être exécuté. Cette règle part du principe que le constructeur en sait de toute façon plus que n’importe quel inspecteur de sécurité. C’est la règle de gestion du risque la plus efficace possible, et elle doit constituer une source d’inspiration, à savoir que ceux qui prennent les décisions doivent « mettre leur peau en jeu » (on emploie bien sûr les guillemets) d’une façon ou d’une autre. Tout le contraire d’un Joseph Stiglitz par exemple qui a publié un rapport affirmant que « le risque qu’une GSE [Fannie Mae, Freddie Mac] fasse défaut sur sa dette est, dans les faits, nul », et qui depuis ne cesse d’écrire des livres et des tribunes sensés expliquer la crise. Taleb l’affirme : « il nous faut placer au sommet de la pyramide les entrepreneurs et les gens qui prennent des risques […] et les universitaires « types », les gens qui parlent, et les politiciens politiques au bas de la pyramide.

Le problème est qu’aujourd’hui la société fait exactement le contraire, accordant une option gratuite à ceux qui se contentent de parler. Et il nous avertit : « A aucun moment de l’histoire de l’humanité la situation n’a revêtu une forme aussi grave que celle que l’on observe aujourd’hui. » Bien d’autres idées originales et contre-intuitives sont à découvrir dans « Antifragile ».

[1] Cf Philippe Herlin, Atlantico, 27.08.13
http://www.atlantico.fr/decryptage/idees-iconoclastes-antifragile-dernier-livre-nassim-taleb-homme-qui-avait-prophetise-crise-philippe-herlin-825615.html?page=0,2

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