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«La Conjuration des imbéciles» toujours moderne ?

5 septembre 2013

Couronné du prix Pulitzer en 1981, le chef-d’oeuvre de John Kennedy Toole anticipait l’autofiction et contenait une critique sociale toujours d’actualité.

Comme l’explique l’écrivain Walker Percy dans la première phrase de sa préface à La Conjuration des imbéciles, «la meilleure façon de présenter ce roman […] est peut-être de raconter comment il [lui] est parvenu». Car l’histoire personnelle de John Kennedy Toole et la triste ironie que cache la création de son œuvre sont au cœur de l’aura tragique et de l’étiquette de livre maudit qui l’accompagne depuis sa sortie, il y a trente ans, couronnée d’un prix Pulitzer en 1981. [1]

Né en 1937 à la Nouvelle-Orléans, Ken (comme on le surnommait) passe toute son enfance dans sa ville natale avant d’aller passer un master de littérature anglaise à l’université de Columbia à New York. En 1961, il réalise son service militaire de deux ans à Porto Rico. Une période pendant laquelle il enseigne l’anglais tout en écrivant La Conjuration des imbéciles.

Première publication à 2 500 exemplaires
De retour à la Nouvelle-Orléans, il continue d’exercer son métier d’enseignant mais tente surtout de faire publier son roman. Sans succès. Le 20 janvier 1969, après une dispute avec sa mère, il voyage vers la côte ouest puis revient à la Nouvelle-Orléans. Il passe par Milledgeville, en Géorgie, pour visiter la tombe de Flannery O’Connor, et s’arrête près de Biloxi, une petite ville du Mississippi où il se suicide le 26 mars en reliant son pot d’échappement à l’intérieur de sa voiture.

Après sa mort, sa mère tente de faire publier ce que l’écrivain considérait comme son chef-d’œuvre. Sept ans plus tard, en 1976, elle réussit à faire lire le manuscrit à Walker Percy: «S’il y avait une chose au monde qui ne me disait rien du tout c’était justement ça, […] avoir à lire un manuscrit […] qui se révélerait un gribouillis infâme, à peine lisible». Mais bien sûr, l’écrivain continue «à lire, encore et encore», surpris «que ce soit aussi bon». Le livre est finalement publié en 1980, à 2 500 exemplaires, chez Louisiana State University Press avant de remporter le Pulitzer et de devenir un mythe de la littérature américaine contemporaine.

Ignatius Reilly, c’est lui?
Un mythe plein d’ironie et de cruauté: La Conjuration des imbéciles raconte justement les aventures d’Ignatius Reilly, un inadapté social qui ressemble à s’y méprendre à l’auteur. Reilly est un écrivain «imaginaire» qui n’a jamais publié, fils unique et traumatisé par une mère ultra-protectrice. Comme lui aussi, Reilly a de gros problèmes pour définir sa sexualité et nombreux sont les biographes qui mettent en avant une possible homosexualité de Kennedy Toole, refoulée par l’envahissante figure maternelle et la société puritaine du Sud des Etats-Unis, pour expliquer son suicide. L’écrivain apparait d’ailleurs dans la liste Wikipedia des écrivains homosexuels.

Son départ après une violente dispute avec sa mère, sa relation équivoque avec son amie Myrna ou la fascination pour le Nord, espace de paix et de liberté, sont d’autres aspects de la vie réelle de l’écrivain que l’on retrouve dans le livre.

A la fin de La Conjuration des imbéciles, avant son départ, Ignatius parle même de «toutes les notes [qu’il a] jetées sur le papier», et qu’il ne faut pas «laisser tomber entre les mains de [sa] mère. Elles pourraient lui rapporter une fortune. L’ironie serait trop amère».

Ignatius… really?
Un troublant va-et-vient entre la réalité et la fiction qui anticipe déjà l’autofiction et tout ce courant de transtextualité qui irrigue la création contemporaine. Ecrit au début des années 60, l’évidente critique sociale qui transparait dans La Conjuration des imbéciles reste d’une surprenante actualité. A commencer par la figure de Reilly, «la plus grande réussite de Toole», selon Percy, et qu’il définit comme un «Olivier Hardy délirant, Don Quichotte adipeux, Saint Thomas d’Aquin pervers, tout cela en un seul homme».
Un être incapable de gentillesse envers autrui, dont la seule préoccupation est la contraction de son anneau pylorique, et qui, en même temps qu’il s’attaque à la déchéance de l’époque moderne, veut ressembler «trait pour trait» aux «hommes de la lotion après rasage Yardley» qu’il voit dans Life et ne rate jamais les sorties de films commerciaux qui atteignent «de nouveaux sommets de perversion et de blasphème».

La légende raconte que c’est après avoir essuyé le refus de tous les éditeurs que l’écrivain a inséré la citation de Jonathan Swift («Quand un vrai génie apparaît dans ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui») au début de son livre. La sentence est peut-être vraie pour Kennedy Toole lui-même mais reste discutable en ce qui concerne son personnage. Car Ignatius a évidement l’impression d’être un génie, contre lequel les imbéciles conjurent. Le lecteur, lui, n’en est pas certain. Cette ambigüité est ce qui rend ce personnage vraiment actuel.

«Communisses» ou réactionnaires
L’insaisissable et paradoxal Ignatius rappelle aussi ce rocambolesque groupe de grincheux médiatiques où l’on retrouve bizarrement ensembles les nostalgiques d’un autre âge et les extrémistes antisystème luttant, côte à côte, contre la société actuelle. Un monde «tissé de mort, de destruction, d’anarchie, de progrès, d’ambition et d’amélioration personnelle», comme le définit Ignatius où il faut désormais «affronter l’ultime perversion: ALLER AU TRAVAIL».

Un discours aristo-révolutionnaire qui brouille les pistes. Car tout se mélange: les «communisses» deviennent des fascistes, le défenseur de la «théologie et la géométrie médiévale» se lie d’amitié avec une péronnelle défenseuses des libertés individuelles qu’il sort du lit de «quelque existentialiste eurasien, d’entre les mains de quelque nègre bouddhiste et épileptique, du sein verbeux de quelque séance de thérapie de groupe». Reilly apparait ainsi comme un symbole de notre temps, un opaque trou noir autour duquel gravitent une kyrielle de personnages décalés et surprenants: Mancuso, le policier qui manque de confiance en soi, Lana, la tyrannique propriétaire du bar Les Folles Nuits, ou Mme Levy, une femme riche et oisive, fan des thérapies new age.

Un roman pittoresque et acide où l’on retrouve des sujets aussi contemporains que l’emploi sous payé, la société de consommation, la télévision et même les hipsters («Myrna n’était point astigmate; les verres n’étaient nullement correcteurs, elle portait des lunettes pour manifester le sérieux de son entreprise intellectuelle, pour prouver l’intensité de son engagement») Un exemple de ce que l’on a appelé le «grand roman américain», foisonnant, drôle, rocambolesque, cruel et toujours moderne trente ans après sa consécration.

[1] Cf Aurélien Le Genissel, Slate.fr, 13/03/2011.

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