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5 ans après la crise, Keynes avait-il raison ?

25 septembre 2013

En attendant le théoricien capable d’apprivoiser les mécanismes de l’économie du XXIe siècle, les relances néokeynésiennes ont été plus efficaces pour soigner la crise de 2008 que les politiques d’austérité. Mais Schumpeter, et sa destruction créatrice, n’a pas dit son dernier mot. [1]

Début juillet 2013, aux Rencontres économiques d’Aix, le Davos français qui réunit, sous la bannière du Cercle des économistes, experts, grands patrons et gouvernants de la planète, ils étaient tous d’accord pour dénoncer les effets dévasta¬teurs des coupes budgétaires. Venant d’économistes keynésiens, traditionnellement favorables à la dépense publique, le point de vue ne surprenait guère : Jared Bernstein, ex-conseiller de Joe Biden, le vice-président américain, stigmatisait une fois de plus « les dirigeants européens, qui ont commis une grave erreur en voulant revenir à l’équilibre budgétaire alors que la conjoncture était déprimée » ; et l’Allemand Peter Bofinger, membre du Conseil des économistes d’Angela Merkel, a aussi pilonné allègrement les diri¬geants du Vieux Continent : « Leurs politiques ont mené à la récession. Prenez le Portugal : c’est le bon élève de la zone euro, qui a appliqué les plans d’économies prônés par la Commission. Trois ans plus tard, il va beaucoup plus mal. »

Mais la surprise est venue de l’autre côté. De ceux qui, comme Charles Wyplosz, sont étiquetés plus libéraux : le professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève a ainsi dénoncé « les coupes réalisées au plus mauvais moment. Le résultat, c’est plus de récession, plus de chômage et plus de dettes ». Même les agences de notation ne cachent plus leur scepticisme : « Nous constatons un découragement face aux politiques d’austérité, a reconnu Jean-Michel Six, chef économiste à Standard & Poor’s. Il y a un risque d’explosion sociale! »

Pas de doute : les adeptes de Keynes (1883-1946) ont repris le dessus. « Indiscutablement, avec la crise, les keynésiens ont marqué des points, souligne Daniel Cohen, professeur à l’Ecole normale supérieure. Dans les années 1970, ils avaient subi une défaite face aux monétaristes, en ayant une mauvaise lecture de la crise de l’époque, la “stagflation”. Aujourd’hui, les thèmes de Keynes reviennent en force, que ce soit les politiques budgétaires ou l’analyse de l’instabilité des marchés financiers.

Désarroi généralisé
Malgré leurs joutes intellectuelles, les économistes semblent en plein désarroi, bien incapables d’imaginer la sortie d’une crise dont ils n’avaient pas prévu l’ampleur. C’est le sentiment que laisse le livre de Pierre-Henri de Menthon et Airy Routier. Leurs Théories du bordel économique sont un voyage passionnant au sein de cette communauté, où ils décryptent les rapports des forces entre les écoles et les personnalités des stars de la discipline. Sans décerner de victoire aux keynésiens, ils constatent néanmoins qu’après « trente ans de néolibéralisme sous l’égide de l’école de Chicago et de Milton Friedman, le balancier revient du côté de l’interventionnisme public ».

D’ailleurs, les porte-drapeaux de la pensée keynésienne sont devenus des stars. Paul Krugman, chroniqueur vedette du New York Times, a été consacré avec son prix Nobel en 2008. Et a fait un tabac l’an dernier avec son livre Sortez-nous de cette crise… maintenant! (éditions Flammarion), qui s’attaque aux austériens, experts et gouvernants qui ont préconisé de réduire d’urgence le déficit public, dès 2010. Même succès pour Joseph Stiglitz, professeur à Columbia, qui a dénoncé le mythe de l’austérité dans Le Prix de l’inégalité (éditions Les liens qui libèrent). Depuis, les deux Nobel ont reçu le soutien du Fonds monétaire international, qui a fait un incroyable mea culpa. Olivier Blanchard, économiste en chef de l’institution, et son collègue Daniel Leigh ont admis, en janvier dernier, qu’ils avaient largement sous-estimé les effets des politiques de rigueur, notamment en Europe. Leur erreur ? Avoir minoré l’impact d’une hausse d’impôts ou d’une baisse des dépenses sur la croissance.

Outre la politique budgétaire, les adeptes de Keynes revendiquent une autre victoire : la prise de conscience, avec la crise, des excès de la finance. « La situation devient périlleuse lorsque l’entreprise n’est plus qu’une bulle d’air dans le tourbillon spéculatif », écrivait John Maynard Keynes en 1936. « Il l’avait annoncé, relève Edwin Le Héron, maître de conférences à Sciences-Po Bordeaux, et président de l’Association pour le développement des études keynésiennes. Keynes était partisan d’une forte régulation du secteur financier, qui n’a pas encore vu le jour. »

Surtout, c’est la réhabilitation du rôle de l’Etat et de celui des banques centrales qui a conforté les idées keynésiennes. « Les libéraux et les monétaristes pensent que le comportement des Etats va à l’encontre du bon fonctionnement de l’économie », déplore Xavier Timbeau. Ce dogme anti-Etat aurait même guidé les fondateurs de la zone euro, qui ont coupé le cordon entre la Banque centrale européenne (BCE) et les Etats, et focalisé l’institution sur le seul objectif d’inflation. « La zone euro a institutionnalisé la doxa monétariste, en figeant ses institutions dans des règles inadaptées qui expliquent une grande partie de ses dysfonctionnements, regrette Daniel Cohen. A l’inverse, la Réserve fédérale a été beaucoup plus réactive, car elle n’avait pas ce corset idéologique. » En clair, elle s’est montrée plus keynésienne…

Ripostes austériennes
Et pourtant, face à la renaissance de Keynes, les autres écoles ne s’avouent pas vaincues. D’abord, il y a les « libéraux purs » qui n’admettent aucune responsabilité dans la crise provoquée par… un « aveuglement des keynésiens ». C’est l’accusation de Pascal Salin. « Ils ont inspiré les politiques monétaires suicidaires, notamment aux Etats-Unis », martèle l’auteur de Revenir au capitalisme. Pour éviter les crises (éditions Odile Jacob). « L’excès de création monétaire a provoqué un surinvestissement, en particulier dans l’immobilier », ajoute-t-il, dénonçant la politique d’Alan Greenspan, l’ex-président de la Fed.

Ensuite, il y a tous ceux qui ont inspiré les politiques d’austérité, les adeptes de David Ricardo. Ils ne désarment pas. « Les politiques d’austérité se sont attaquées à un vrai problème: la montagne de dettes, qui alourdit les dépenses publiques par une charge d’intérêt colossale », justifie Jean-Marc Daniel, professeur à l’ESCP Europe. « Avant de porter un jugement, attendons le résultat des politiques libérales, comme celle mise en œuvre par le Royaume-Uni qui vise à muscler ses entreprises par une baisse drastique des impôts », ajoute ce spécialiste de l’histoire de la pensée économique.

Autre inconditionnel des néoricardiens : l’ancien banquier Jean Peyrelevade, qui a longtemps enseigné l’économie à Polytechnique. « Les keynésiens ont tort de continuer à fabriquer du déficit. Retarder de quelques années la réduction de la dette ne servira à rien », lance l’ex-conseiller de Pierre Mauroy à Matignon. Il rappelle qu’en 1982 le plan de rigueur « concentré et crédible » avait bien fonctionné, suscitant un net rebond du PIB un an plus tard. « Aujourd’hui, l’important ce n’est pas d’étaler la réduction des déficits publics. C’est de créer une économie de l’offre, de reconstruire le moteur de la croissance », assène Peyrelevade.

Fin du progrès technique ?
Voilà la grande angoisse des économistes : les économies des pays riches ont leur moteur grippé. « En Europe et aux Etats-Unis, les gains de productivité ont fortement ralenti depuis les années 1970. Ces dernières années, ils sont quasi nuls », s’inquiète Patrick Artus, le directeur de la recherche de Natixis. Avant de poser la question : « Est-ce la fin du progrès technique? » Pour répondre à cette angoisse, beaucoup d’experts et de chefs d’entreprise se réfèrent à Joseph Schumpeter, l’économiste qui a théorisé l’apparition de nouvelles technologies. L’inventeur du concept de « destruction créatrice » pourrait mettre tout le monde d’accord. Les spécialistes de la croissance s’en réclament, comme Philippe Aghion, professeur à Harvard et ancien conseiller de François Hollande, qui s’est inspiré de la théorie schumpétérienne de l’innovation pour expliquer les écarts de croissance entre pays.

Certains en font même leur fonds de commerce. McKinsey, le numéro un mondial du conseil en stratégie, célèbre la « destruction créatrice » avec des études optimistes sur les gains apportés par les grandes innovations – la contribution totale du Net à l’économie mondiale est estimée à 8.000 milliards de dollars par an, trois fois le PIB français !

Alors, Schumpeter suffira-t-il à sortir nos grands économistes du brouillard ? Pas sûr. « Après la dépression des années 1930, Keynes avait imposé un changement total de paradigme. La crise de 2009 n’a pas encore produit ce nouveau paradigme…

[1] Cf Thierry Fabre, Challenges, 16.09.2013

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