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Crise ou mutation ?

26 septembre 2013

L’autre jour, fait remarquer François Dortier : dans la « Grande librairie », (l’excellente émision littéraire de Busnel sur France 5) : Jean-Claude Guillebaud s’agaçait contre ceux qui « mentent » aux français en leur parlant de crise alors que nous vivons une « grande Mutation ». Quelques jours auparavant, c’est le consultant Pierre-Eric Sutter qui proclamait « la crise est finie, vive la mutation ». [1]

La crise ne serait donc pas une crise mais une mutation.

L’idée suggère qu’après la crise, le monde aura changé et que plus rien ne sera comme avant. Et plutôt que se lamenter sur la crise et d’attendre la sortie du tunnel, on ferait mieux de préparer activement l’avenir. Un monde ancien craque et meurt pour laisser place à un nouveau. Et ce que l’on appelle la crise ne serait donc qu’un douloureux accouchement…

Que cache  cette idée ?
La vision de la crise comme mutation renvoie implicitement à deux modèles de changement.
• L’innovation comme « destruction créatrice ». C’est le modèle de l’innovation de Joseph Schumpeter où le neuf remplace l’ancien : cela vaut pour les techniques, les espèces vivantes, les idées, les modes, etc. Au fond, cela correspond au schéma darwinien de l’évolution. Une espèce n’est plus adaptée à un environnent: elle donc disparaître ou muter. Ainsi va la vie : des plantes, des animaux, des techniques, des sociétés, des idées. Dans le schéma de Schumpeter, c’est l’innovation élimine l’ancien. La formule la plus juste serait donc la « création destructrice », plutôt que l’inverse.
Sur le plan stratégique la mutation par « destruction créatrice » suppose d’innover pour s’adapter. Tout se résume en un slogan : innover ou périr.

• La mutation comme « grande transformation ». Il existe une autre conception de la crise/mutation comme « métamorphose » ou « grande transformation ». Ce modèle est inspiré de Hegel qui envisage le devenir à partir du dépassement de ses contradictions. Ce schéma est celui de « la Grande Transformation » de Karl Polanyi. La « grande transformation » des années 1930 c’est la création d’un nouveau système social qui nait des contradictions du système ancien. Cette vision de la crise/mutation a été résumée par le poète Hölderlin (l’ami poète de Hegel) par la formule : « là où croit le danger, croit aussi ce qui sauve »).
Sur le plan stratégique, la mutation par métamorphose suppose de réguler le système en développant ses antidotes : la finance mondiale est déstabilisatrice ? il faut une régulation mondiale.

Scénarios de crises
• crise/mutation. Dans un cas il faut participer à la course à l’innovation; dans l’autre, il faut créer des dispositifs protecteurs. L’un appelle par exemple un nouveau cycle de croissance, l’autre invite à contrôler le système.

L’histoire montre qu’il existe d’autres scénarios de sortie de crise qui n’aboutissent à aucune mutation.

• Le scénario des cycles. Il est des crises qui ne changent pratiquement rien. C’est le cas des crises cycliques (en économie, on les appelle cycles Juglar, Kitchin, Kondratieff) qui ne prévoient pas forcément une mutation du système. A l’échelle de l’histoire les grandes épidémies de pestes du Moyen –Age, n’ont pas abouti à la mutation du système. Les crises financières à répétition de ces 25 dernières années n’ont ni abouti ni à la disparition ni à sa transformation. Tout change pour que rien ne change. C’est le scénario de l’éternel retour (Nietzsche).

• La disparition. Les cités Mayas sont entrées en crise au 9ème siècle de notre ère puis ont disparu de la scène de l’histoire. Leur crise n’était pas une mutation. Elle n’annonçait rien de nouveau. L’empire romain s’est disloqué puis désagrégé sans muter. Il en fut ainsi des empires babylonien, assyrien, hittite, perse, égyptien, Inca, Aztèque, Khmers, Gupta, etc. et bien d’autres encore. Ils sont ont tout simplement disparu de la scène de l’histoire. Les ammonites ou les dinosaures qui ont autrefois peuplé la terre ont été éliminé suite à de grandes extinctions qui n’étaient en rien des « destructions créatrices ». Sans mutation.

Alors la crise actuelle, une mutation ?
On voit ici quatre scénarios de sortie de crises possibles :
– La destruction créatrice (modèle Darwin – Schumpeter)
– La métamorphose/transformation (modèle Hegel – Polany- Morin)
– Le cycle de l’éternel retour (modèle Nietzsche – Kondratieff)
– La crise extinction (modèle apocalytique)

L’histoire du vivant, comme celle des économies, propose aussi bien d’autres issues qui résultent de la combinaison des scénarios précédents.

Alors la crise : une mutation ?

[1] Cf François Dortier, « La Quatrième Question », blog, 11.12.13.
http://www.dortier.fr/crise-mutation/

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