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La politique, c’est fini ?

29 octobre 2013

La lecture du dernier livre de Christian Salmon, La Cérémonie cannibale, est douloureuse pour quiconque s’intéresse à la politique :
«Quand le roi est nu et le pouvoir impuissant, en quoi consiste l’exercice de l’Etat, le fait de gouverner, sinon de jouer de manière délibérée avec les apparences?» [1]

Cette indigence de plus en plus manifeste de la politique ne peut que rejaillir sur le métier de ceux qui l’observent. «La fonction journalistique s’est déportée de ses missions originelles —l’enquête, le reportage, l’analyse politique, bref, l’information— vers une fonction de décryptage visant à découvrir sous les apparences trompeuses de la vie politique la vérité d’un calcul, les ressorts d’une histoire, le secret d’un montage narratif», écrit Salmon. C’est ainsi que les «livres politiques» qui se vendent le mieux sont ceux qui se complaisent dans l’exploration des coulisses ou qui fouillent la psychologie de dirigeants «peopolisés».[2]

L’épuisement du storytelling

Salmon s’était déjà employé à analyser ce dévoiement de la politique en «arme de distraction massive» que représente la vogue du «storytelling». Il va aujourd’hui plus loin en suggérant que ces raconteurs d’histoires sont eux-mêmes menacés par les dynamiques qu’ils mobilisent à leurs fins manipulatrices. L’heure de gloire des hommes politiques aux «identités floues», capables de compenser l’indigence de leurs programmes par une abondance de récits, est sans doute passée.

La chute de Nicolas Sarkozy, storyteller de talent s’il en est, en un signe parlant. Aussi intuitif qu’opportuniste, l’ancien président de la République n’avait pas son pareil pour alimenter la machine médiatique d’histoires indexées sur un mélange de faits divers et d’angoisses sociales. Jusqu’à l’indécence, parfois. On se souvient que le candidat Sarkozy n’avait pas hésité, au lendemain de l’affaire Merah, à faire peur aux enfants du collège François-Couperin à Paris en leur disant que la tuerie de Toulouse «aurait pu se passer ici».

Le storytelling finit néanmoins par fatiguer le public. «L’inflation d’histoires détruit à la longue la crédibilité du narrateur politique», observe Salmon. Le bonimenteur Sarkozy a été victime d’un phénomène de saturation.

L’impossibilité d’un récit

C’est ainsi qu’a triomphé un François Hollande aux performances narratives ô combien plus réduites que celles de son adversaire. Bien sûr, le candidat socialiste s’était astreint à un rude régime alimentaire pour acquérir la taille souhaitable d’un président de la République en période d’austérité. Mais la mise en mots et en images de son projet personnel est demeurée des plus modestes.

«Le changement, c’est maintenant»: on ne peut guère faire moins signifiant. Le contenu dudit changement n’était prudemment pas précisé. Un clip de campagne du candidat Hollande mettait même en scène divers personnages scandant ce pauvre slogan «en faisant coulisser leurs bras à l’horizontale».

Une étrange gestuelle qui était un clin d’œil à la charte graphique du candidat entourant son nom de deux barres horizontales. «C’est désormais le graphisme qui guide le corporel», observe Salmon qui conclut au «triomphe de la simulation baudrillardienne».

Une fois parvenu à l’Elysée, Hollande ne s’est pas révélé un conteur plus doué.

Le politologue Stéphane Rozès ne cesse de déplorer l’inexistence d’un «récit cohérent» produit par le président. «Le pouvoir socialiste semble atteint d’un mal mystérieux que les Grecs nommaient anekdiegesis, l’absence ou l’impossibilité d’un récit», note Salmon.

Entre autres raisons, cette incapacité tient aux contradictions qui siègent en haut lieu : comment «vendre» Hollande, un jour «président normal», le lendemain président réactif, hier apôtre de l’égalité, aujourd’hui chantre de la compétitivité? Le président socialiste a mis beaucoup moins de temps que son prédécesseur pour perdre en crédibilité.

Un public de plus en plus distrait
La scène politique s’apparente ainsi à un théâtre artificiel fréquenté par un public de plus en plus distrait. C’est un lieu commun d’observer que l’Etat national a vu son périmètre réduit par l’Europe et la mondialisation. Au-delà de son pouvoir, c’est aussi sa «symbolique» qui est atteinte par la mutation de la sphère médiatique, avec le poids croissant de l’information en continu et des réseaux sociaux.

La fameuse société du spectacle poursuit sa brillante carrière:
«L’homme d’Etat se présente désormais moins comme une figure d’autorité que comme quelque chose à consommer; moins comme une instance productrice de normes que comme un artefact de la sous-culture de masse.»

On est passé «de la scène démocratique soumise au principe de la représentation à la scène médiatique régie par les lois du simulacre». L’audition par des commissions parlementaires, de Jérôme Cahuzac et de Dominique Strauss-Kahn —héros de feuilletons politico-médiatiques à succès— s’inscrit dans ce paysage.

L’affaire est tellement grave qu’un journaliste politique aussi compréhensif qu’Alain Duhamel en vient à confesser quelque agacement. «Quand je vois ce qu’il s’est passé en deux ans, je ne veux pas dire que je suis effondré, ni détruit, mais je suis touché et je suis écœuré», a reconnu l’éditorialiste de RTL qui, du coup, troque son poste matinal contre un prêche vespéral. Le jour où l’inamovible Duhamel arrêtera de commenter la politique, celle-ci sera définitivement morte.

[1] La Cérémonie cannibale – De la performance politique, Fayard, 2013.

[2] Eric Dupin, Slate, 29/06/2013
http://www.slate.fr/story/74567/disparition-politique-salmon

Georges Vignaux

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