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Finance: les algorithmes ont pris le pouvoir

30 octobre 2013

Tout le monde hait la finance, et c’est un euphémisme. Il suffit de mentionner son existence pour lancer des huées unanimes. Son noyau exécrable, c’est le «trading à haute fréquence». Il faut lire à ce propos l’extraordinaire livre d’Alexandre Laumonier, qui s’intitule «6» et qui raconte l’épopée des algorithmes boursiers.

Qui connaît les pionniers de la discipline? Qui connaît Thomas Peterffy, petit immigré hongrois qui hante les salles des marchés dès 1977 avec ses algorithmes imprimés dans des énormes classeurs, puisque le règlement interdit les ordinateurs? Les traders en place se moquent de lui. Dix ans plus tard, il fait 25 millions de dollars en une année. Intrigués, les flics lui rendent visite.

Ils pensent trouver une armée de traders en surchauffe, mais il est seul devant un IBM. Le règlement du Nasdaq impose que les ordres soient entrés dans le logiciel officiel sur un clavier d’ordinateur. Peterffy a une semaine pour débrancher son IBM. Refusant d’obtempérer, il bricole avec des pistons et du caoutchouc des doigts artificiels qui claviotent à toute vitesse.

Techno-anarchistes

Il y a aussi Sheldon Maschler, ennemi public à Wall Street dans les années 1980, qui arrive en caleçon à ses procès, ou avec des t-shirts «Fuck Nasdaq». Ou son petit prodige d’employé, Josh Levine, jeune geek en jean troué, premier des «bandits», qui comprend comment gagner des fortunes centime par centime en jouant avec les failles des systèmes informatiques. C’est lui qui créera Island, la première plateforme véritablement démocratique de trading, qui permet à n’importe quel possesseur de PC de faire ce que font les hommes de Wall Street.

Cette bande de techno-anarchistes, géniaux et cupides, qui voulaient détruire Wall Street par amour de leur art finira rachetée par les grandes banques. Ils ont créé la finance d’aujourd’hui, folie humaine qui a fini par se passer des humains. Le point symbolique est atteint en mars 2006, quand Gerardo Gentilella, dit «Jerry le coiffeur», qui possédait son salon de coiffure sous la corbeille du New York Stock Exchange et qui coupait les cheveux des traders depuis 43 ans, a fermé boutique.

Aujourd’hui, le NYSE (qui a fusionné avec Euronext) n’est plus à Wall Street. L’immeuble de Manhattan est toujours debout, mais il est purement symbolique. L’essentiel de l’activité se déroule dans le gigantesque datacenter de Mahwah, dans le New Jersey, dédale de serveurs reliés aux ordinateurs des différents opérateurs boursiers par des câbles de longueurs égales, mesurés au millimètre près.
70% des transactions américaines faites par des algorithmes

C’est important, un millimètre de câble. La distance, c’est du temps à parcourir pour l’information. Et le temps, on sait ce que c’est. Des fortunes sont aujourd’hui dépensées pour réduire le temps de transmission des informations, milliseconde par milliseconde, entre Londre et New York, ou entre New York et Chicago. Des gains qui peuvent représenter des centaines de millions de dollars, au point qu’un homme, cité par Laumonier, déclare que «la limite imposée par la vitesse de la lumière va finir par devenir un problème.»

On estime aujourd’hui que soixante-dix pour cent des transactions américaines sont effectuées par des algorithmes. Il en existe des dizaines: ils s’appellent Guerilla, Blast, Stealth, Iceberg, Shark, Dagger, Sumo. Ils ont tous leur fonction. Certains ne sont programmés que pour leurrer les autres. Il y a aussi ces étranges et anonymes algorithmes saboteurs, qui peuvent faire disparaître des sommes colossales en quelques millisecondes, comme pendant le flash crash du 6 mai 2010 où 862 milliards de dollars se sont évaporés.

On tombe des nues à chaque page, dans ce précis de destruction mathématique du monde. On en sort avec une certitude: aucune loi de moralisation de la finance ne déjouera l’intelligence de ce système réglé à la milliseconde près, pur jusqu’à l’absurde. Il y aura toujours un punk informaticien pour contourner les réglementations. L’humanité court à la catastrophe. Non sans un certain raffinement.

[1] Cf David Caviglioli, Le Nouvel Observateur, 20.04.2013.
http://bibliobs.nouvelobs.com/essais/20130328.OBS6096/algorithmes-dans-la-peau.html?xtor=RSS-15

Georges Vignaux

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