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Pierre Nora : portrait de la France

4 novembre 2013

L’historien-académicien publie un nouvel ouvrage intitulé Recherches de la France. [1]

Ayant coordonnné le travail de très nombreux historiens durant cinquante ans comme éditeur et comme maître d’oeuvre des Lieux de mémoire (sept volumes, parus entre 1984 et 1993), Pierre Nora a parfois laissé penser qu’il avait peu écrit. La sortie depuis 2011 de trois gros volumes regroupant des « essais » (ce sont bien plus que des articles) rappelle l’importance de l’oeuvre personnelle et d’une réflexion qui n’a cessé de se poursuivre depuis les années 1960.

Pas de « s » à mémoire dans Lieux de mémoire. En revanche il s’en trouve un dans le titre de ce troisième recueil : Recherches de la France. Pour Pierre Nora le pluriel est fondateur : s’il interroge la mémoire et la France – qui sont en devenir, donc singulières – c’est avec le besoin d’exactitude et de nuances d’un esprit rétif aux lectures totalisantes.

Autre décalage : on attendrait « Recherches sur la France ». Non, c’est bien : « de » la France. Car c’est la France que Pierre Nora recherche depuis un demi-siècle sans prétendre l’avoir « fixée » à travers son enquête sur les constructions idéologiques chargées d’imaginaire que sont la nation, la Révolution et la République. Recherches, parce qu’il ne s’agit pas seulement des siennes mais aussi de celle des historiens, des intellectuels, des hommes politiques, des artistes, des écrivains et des Français eux-mêmes tels qu’ils se sont exprimés dans les événements collectifs, les lieux, les usages, les paysages, la culture… On apprécie d’autant plus dans chacun des essais qui font ce livre, l’art de la synthèse, l’élégance des rapprochements.

La France est en mal d’État

Recherches de la France reprend aussi le titre du grand oeuvre d’Étienne Pasquier, un savant humaniste contemporain de Montaigne, l’un des premiers à réfléchir en historien sur « la France ». Pasquier travaillait alors que le choc des guerres de Religion bouleversait le gouvernement de la pensée comme celui des hommes à la recherche d’une identité, d’une légitimité et d’un ordre du monde. Pierre Nora travaille alors que la France connaît depuis quarante ans face à l’Europe et à la mondialisation « l’ébranlement général de son identité historique ». Ce qui touche directement l’État autour duquel la France s’est bâtie depuis l’Ancien Régime – un État sacré devenu laïc et républicain.

Il y a donc, selon l’historien, « même urgence qu’au temps des guerres de Religion d’une redéfinition identitaire de l’État, monarchique alors, et aujourd’hui démocratique ». Après l’effondrement du communisme et la métamorphose du gaullisme en rêve français – une sorte de « temps retrouvé » à la manière de Proust – la France est en mal d’État, en mal d’un modèle idéologique et politique par qui s’exprimerait sa vocation nationale à l’universel. « La France se sait un futur, mais elle ne se voit pas d’avenir », écrit Pierre Nora. Aussi l’historien s’efforce-t-il de faire le portrait de ce « mélange unique et bizarre » qui fait notre pays : « Un portrait de la France qui fut, au service de la France qui vient. »

[1] Pierre Nora, Recherches de la France, Gallimard.
[2] Cf Jean-Maurice de Montremy, Le Journal du Dimanche, 27 octobre 2013

Georges Vignaux

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