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Les « bonnets rouges » : une révolte postmoderne

9 novembre 2013

Celui qui a eu l’idée de coiffer la révolte bretonne d’un «bonnet rouge» mérite un premier prix de communication politique. [1] Ce signe écarlate de ralliement n’offre pas seulement une claire identification visuelle au mouvement. Il a surtout l’immense avantage de l’ancrer dans une légitimité historique : une «révolte des Bonnets rouges», dite aussi des papiers timbrés, agita la Bretagne, en 1675, contre les taxes imposées par Louis XIV.

En même temps, la colère bretonne de 2013 est t représentative de la période actuelle. Ses formes étranges invitent à l’interpréter à la lumière de la postmodernité qui caractérise notre société. Présentéisme inquiet, fragmentation et recomposition de la société, effacement des repères et discrédit du politique: bien des traits que l’on attribue à la postmodernité se retrouvent ici.

Magma idéologique
La cohorte bigarrée qui a envahi Quimper, le 2 novembre 2013, a de quoi égarer. Où classer une manifestation qui rassemble le Medef et FO, le NPA et le FN, l’UDB et l’Union professionnelle artisanale? La tentation, à gauche, aura été de déporter à droite une mobilisation soutenue par les opposants.

Jean-Luc Mélenchon a frappé le plus fort en traitant de «nigauds» les manifestants de Quimper, allant jusqu’à déclarer que «les esclaves manifesteront pour les droits de leurs maîtres».

Prisonnier de lunettes d’un autre temps, le dirigeant du Parti de gauche manifeste une incompréhension méprisante pour un mouvement qui échappe aux grilles d’analyse traditionnelles. Il n’y avait pas, samedi dernier, la Bretagne de gauche à Carhaix (à l’appel de la CGT, du Front de gauche et d’EELV) contre celle de droite à Quimper.

La figure du maire de Carhaix, Christian Troadec, porte-parole de la manifestation quimpéroise, est emblématique du brouillage des repères. Stéphane Alliès, l’envoyé spécial de Médiapart, le décrit comme «inclassable, mais plutôt gauche radicalo-écolo-autonomiste»… La pauvreté des discours tenus ce jour-là, peinant à dépasser l’allergie fiscale et la dénonciation de boucs émissaires parisiens ou bruxellois, est symptomatique d’une indigence politique qui interdit les classifications hâtives.

Alliances de classe
Une confusion aussi troublante se manifeste au plan social et économique. Patrons et salariés ne se sont pas seulement retrouvés bras dessus, bras dessous dans les rues de Quimper, illustration d’une «collaboration de classes» d’un nouveau genre. Ils luttent parfois de concert pour sauver leurs emplois.

C’est ainsi que les salariés de l’abattoir de poulets Tilly-Sabco se sont mobilisés, avec l’appui de leur PDG, allant jusqu’à occuper la sous-préfecture de Morlaix. Ils demandent le rétablissement des subventions européennes à l’exportation… pour pouvoir résister à la concurrence des poulets à bas coûts extra-européens. Le refus du «dumping social» toléré par l’Europe est un slogan qui revenait en boucle à Quimper.

Les salariés de Marine Harvest, numéro un mondial du saumon, quant à eux, ont bloqué le site d’expédition de Poullaouen (Finistère), pour protester contre la décision de leur lointain patron norvégien de supprimer 400 emplois en Bretagne.

La violence paie
La révolte des Bonnets rouges de 1675 a pu être interprétée par certains historiens comme annonciatrice de la Révolution de 1789 en ce qu’elle noua une alliance entre paysans et bourgeois contre l’aristocratie et les privilèges.

Le discours de leurs lointains successeurs tente d’imposer la vision d’un affrontement entre les productifs –qu’ils soient patrons ou salariés– et les nouveaux aristocrates de l’Etat ou de la finance. Paris et Bruxelles sont ainsi perçus comme les instruments d’une règle du jeu économique insupportable.

Il en résulte un grave discrédit du politique. Le manque de confiance dans la parole des gouvernants est désormais total. La destruction des coûteux portiques de l’écotaxe s’explique par cette défiance. Craignant que la «suspension» ambiguë de cette mesure ne soit pas éternelle, les protestataires ont tout simplement cherché à la rendre concrètement définitive.

Force est ici de constater que la violence paie. Les millions de manifestants rassemblés à maintes reprises contre la réforme des retraites en 2008 n’ont pas fait reculer le gouvernement de l’époque. Les actions plus brutales, elles, font réagir les pouvoirs publics.

Résurgences identitaires
Les drapeaux bretons étaient très nombreux, le 2 novembre, dans les rues de Quimper. Nul doute que l’identité bretonne, caractérisée par un sentiment d’appartenance collective plus développé que dans d’autres régions, joue son rôle dans cette mobilisation. Notre postmodernité génère de multiples fragmentations identitaires.
Le «jacobinisme» a été conspué dans le Finistère. Au-delà, la nouvelle révolte des bonnets rouges est aussi une protestation contre le sentiment de dépossession engendré par une mondialisation débridée. Jean-Guy Le Floch, PDG d’Armor-Lux, l’entreprise qui a produit les fameux bonnets, ne cache pas qu’il se débat avec une règle de jeu économique, édictée par d’autres, qu’il juge absurde.

Rien n’interdit aux ingrédients de la révolte bretonne de se retrouver ailleurs. Le cocktail explosif d’une défense acharnée de ses propres intérêts peut exploser dans d’autres secteurs géographiques ou professionnels. Des usagers des transports publics ont déjà coiffé leurs «bonnets verts» pour exiger «la suspension de la TVA à 10% sur les titres de transports». Gare à la «coagulation» des mécontents justement redoutée par François Hollande.

[1] Cf Eric Dupin, Slate.fr, 06/11/2013

Georges Vignaux

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  1. 9 novembre 2013 à 16 h 11 min

    Excellente illustration d’un métamème, cher Georges. Pourrais-je l’emprunter pour mes cours ?

    • georgesvignaux
      9 novembre 2013 à 21 h 31 min

      Mais oui David !!!

      • 10 novembre 2013 à 10 h 36 min

        Merci, cher Maître !

  2. MANNARINI Jean-Claude
    9 novembre 2013 à 17 h 08 min

    Les Bonnets Rouges revendiquent haut et fort leur volonté de « vivre et travailler au pays » et c’est tout à fait légitime mais avent ils que les bonnets rouges que leur a vendu Armor Lux, entreprise bretonne qui les soutient et même les pousse, ont été fabriqués en Ecosse ?

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