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L’internaute est un travailleur exploité

14 novembre 2013

Nous passons beaucoup de temps derrière nos écrans à travailler pour rien. A vrai dire, nous n’arrêtons jamais de travailler : quand nous faisons une recherche sur Google, quand nous mettons à jour un statut sur Facebook, quand nous écrivons un tweet, quand nous laissons un commentaire sur un hôtel dans TripAdvisor, toutes ces activités sont une forme de travail. Parce qu’à chaque fois nous produisons des données, souvent des données personnelles, qui vont être monétisées par ces services. A chaque fois que je fais une recherche sur Google, je fournis à Google des données sur mes goûts et intérêts, données qui permettront à Google de nourrir ses algorithmes et de mieux cibler les espaces publicitaires qui constituent ses revenus. Même fonctionnement ou à-peu-près avec Facebook, Youtube, etc. A chacune de mes actions numériques, je produis de la valeur, j’enrichis quelqu’un, bref, je travaille. Et pourquoi ne serais-je rémunéré pour ce travail ? [1]

C’est un raisonnement qu’on lit et entend de plus en plus dans le monde numérique et qui est à examiner sérieusement. Certains appellent ça le digital labour, le travail numérique, et produisent une analyse marxiste, faisant de nous des travailleurs aliénés, exploités sans pouvoir lutter. C’est frappant, mais contestable, notamment parce que les rétributions ne sont pas nulles contre ce travail que nous fournissons ; elles ne sont pas financières, mais d’un autre ordre : Google me donne un accès à un classement de l’internet, et à un savoir trié, Facebook me permet d’échanger, de recevoir des informations, d’avoir une forme de vie sociale. D’autres envisagent la question sous un angle plus pragmatique. C’est le raisonnement par exemple de Jaron Lanier, pionnier des réseaux, inventeur de la notion de “réalité virtuelle”, créateur de start-up à répétition, et un des critiques les plus acérés des travers de l’internet contemporain. Jaron Lanier fait la proposition suivante : puisque ces entreprises se font énormément d’argent avec nos données, elles seraient sans doute prêtes à nous les acheter. Faisons-nous donc rémunérer ! Un système de micropaiement individualisé, une rétribution à la donnée fournie et voici l’équilibre commençant à se rétablir, la richesse mieux répartie.

Tout ça n’est pas inintéressant. Parce qu’il n’y a pas de raison pour que la donnée n’ait de valeur que pour celui qui la récolte et l’amalgame (et pas pour celui qui la fournit). Parce qu’avec ce raisonnement, c’est aussi la possibilité d’instaurer une fiscalité sur les données, comme le préconisait le rapport Collin et Colin sur la fiscalité numérique, ce qui serait un moyen de faire payer des impôts à ces gigantesques entreprises qui en paient peu.

Hormis la complexité de la mise en pratique, on voit deux limites :
• d’abord, c’est un renoncement à l’idée de gratuité, assez fondamentale dans les utopies numériques. Même si je ne suis pas dupe du fonctionnement de l’internet, j’aime bien l’idée qu’il y ait du non marchand. Là, tout ou presque deviendrait marchand…
• ensuite : me faire rémunérer pour mes données personnelles, pour ce que je mets dans les réseaux, c’est d’une certaine manière me faire rémunérer pour ce que je suis et ce que je dis. Etrange de recevoir de l’argent pour ce qui n’est que l’énonciation (ou même parfois, c’est la simple manifestation) d’un goût ou d’un intérêt. Est-ce que ça vaut quelque chose le fait que je cherche des informations sur le Musée du Louvre ou que je prévoie un week-end à Amsterdam. Manifestement oui, ça vaut quelque chose. C’est peut-être ça qui est triste.

[1] Xavier de la Porte, Internet Actu.net, 12/11/13

Georges Vignaux

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