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Comprendre la pensée ?

20 novembre 2013

De la perception visuelle à la synesthésie
Jean-Michel Hupé est chercheur au laboratoire Cerveau et cognition (CerCo), rattaché au CNRS et à l’université Paul-Sabatier de Toulouse. L’équipe dans laquelle il travaille est la CREMe du laboratoire. Il s’agit de l’acronyme du nom de l’équipe « Construction des représentations et états mentaux ». [1]

La spécialité de J.-M. Hupé est l’étude des mécanismes cérébraux impliqués dans la perception de l’information visuelle : comment notre cerveau produit-il une image à partir des informations que l’œil lui expédie ? Pourquoi subissons-nous des illusions visuelles, et quelles connaissances fondamentales peut-on en tirer ?

Voici quelques années, un ensemble d’étranges phénomènes, dont certains sont liés à notre perception visuelle, a retenu l’intérêt de J.-M. Hupé : les synesthésies. Ou événements de perception vécus par certains d’entre nous et qui consistent à perturber les informations sensorielles. Par exemple, un synesthète « graphème/couleur » voit les lettres en couleurs même lorsqu’elles lui sont présentées noir sur blanc ; un autre verra du jaune ou du rose saumon en écoutant un morceau de musique.

De la synesthésie à la pensée
Et pourtant, un synesthète n’est pas un schizophrène, et si Jeanne d’Arc était convaincue que l’archange Saint-Michel lui susurrait intérieurement des recommandations envers l’envahisseur britannique, un synesthète qui voit les lettres en couleur a parfaitement conscience qu’elles ne sont pas vraiment colorées. Quand il annonce au scientifique qui l’observe « je vois cette lettre rouge », il sait qu’en réalité elle est imprimée en encre noire. Et il l’avoue de lui-même, sans qu’on le torture en lui faisant lire un vieux scénario d’« Hélène et les garçons » écrit en tout petit et pas dans les bonnes couleurs.

Que veut donc dire, pour un synesthète, cette simple phrase : « Je vois cette lettre rouge » ? Comment un scientifique, avec sa méthode et son souci d’extraire des données objectives, peut-il comprendre cette marque absolue de subjectivité ? Entre perception réelle et impression de perception, quelles différences ? Et surtout, comment explorer ce monde intime de la conscience individuelle avec des outils faits pour observer le monde depuis l’extérieur ?

Vaste problème. Vaste programme. Auquel s’est attelé J.-M. Hupé avec l’aide d’une étudiante américaine, Charlotte Gates. Venue du sud de la Louisiane pour mener des recherches sur la synesthésie, attirée à Toulouse par les origines cajun – et donc françaises – de sa région natale ; par son intérêt irrémédiable pour « les différences d’esprit individuelles, surtout les différences de perception » ; et par la découverte de ce nouveau thème de recherches. Son objectif : essayer de comprendre comment « pense » un synesthète, et avant tout si la synesthésie est liée à d’autres caractéristiques cognitives : mémoire, imagination, activités artistiques, raisonnement logique…

De la pensée à l’expérience
Une équipe de psychologues anglais a par exemple montré, dans une étude parue en 2008, que les synesthètes avaient davantage tendance à pratiquer une activité artistique. Cela veut-il dire qu’ils ont une créativité supérieure à la normale, parce qu’ils associent plusieurs types de perceptions sensorielles à la fois réelles et fictives ?

Pas si simple. Certes, des hypothèses viennent spontanément à l’esprit, comme « si un synesthète associe les lettres et les couleurs, c’est forcément parce que son aire cérébrale dédiée à la reconnaissance des lettres et celle pour la reconnaissance des couleurs sont liées l’une à l’autre ». Ces idées sont peut-être vraies, peut-être fausses…

Dans leur étude de 2008, les chercheurs anglais ont trouvé que les synesthètes réussissaient mieux que les autres un test de créativité appelé « Remote Association Test » (RAT).
Le principe est simple : trois mots sont présentés ensemble, et il s’agit de trouver un quatrième mot qui se rapporte, par sa signification, à chacun des trois premiers. Par exemple, quoi de commun dans la triade « épice, lever, ficelle » ? Il s’agit du pain, car on mange du pain d’épice, pour faire du pain il faut faire lever une pâte, et la ficelle est une sorte de pain.

De l’expérience à… d’autres expériences !
Pourquoi les synesthètes sont-ils meilleurs à ce test ? C’est ce que Charlotte a tenté d’approfondir. Une première série de tests avec des synesthètes et des non synesthètes vient juste de s’achever. Elle visait à évaluer, chez les personnes testées un ensemble d’activités cognitives : créativité, imagination, vocabulaire, culture générale, mode de raisonnement (verbal ou par images), traits de personnalité, pratiques artistiques, raisonnement logique… Petit échantillon de vingt personnes au final et, en ce moment même, comparaison des résultats entre synesthètes ou non.

[1] Damien Jayat, Rue 89, Blog “Infusion des sciences”, 28.05.2011
http://blogs.rue89.com/infusion-de-sciences/2011/05/28/comprendre-la-pensee-les-chercheurs-y-pensent-205888

Georges Vignaux

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