Accueil > Non classé > Des singes et des hommes

Des singes et des hommes

3 décembre 2013

Une expérience saisissante de Sílvio Marcus de Souza Correa, lors de son séjour à Paris, fut sa vision des enfants accompagnés de leurs parents devant une école du 11e arrondissement.

“La diversité était remarquable. Devant le vestibule, la directrice recevait avec le même sourire les filles et les garçons, les Noirs et les Blancs, les enfants de familles aisées ou non. Liberté, égalité et fraternité étaient bel et bien représentées dans ce sourire de bienvenue que chaque enfant recevait comme une bénédiction. Au mur, une plaque rappelait notre devoir de mémoire. Parce que, nés juifs, plus de 1 200 enfants du 11e arrondissement ont été déportés entre 1942 et 1944. Parmi eux, il y avait quelques dizaines d’élèves de cet établissement. Gravé dans la pierre : « Ne les oublions jamais. »

« Les lecteurs pourront donc comprendre mon désarroi face aux dérapages racistes de quelques jeunes pendant une manifestation, où ils montraient des bananes à la ministre de la justice, et à d’autres propos revenus ces derniers jours. Les propos et actes racistes sont-ils plus fréquents de nos jours ? Ou notre sensibilité est-elle si différente de celle d’autrefois ? Et depuis quand la comparaison entre l’homme et le singe est-elle devenue raciste ?

L’homme et le singe

La ressemblance des singes avec l’homme intrigue depuis longtemps. Aristote l’aborde dans son Histoire des animaux. Pline l’Ancien (23-79) s’en est occupé dans son Histoire naturelle. Si les Anciens faisaient des comparaisons entre l’homme et le singe, les Modernes feront d’autant plus de comparaisons entre les Noirs et les singes. Ce tournant se produit plutôt vers la fin du XVIIIe siècle.

En 1775, dans son traité De generis humani varietate nativa (« De la variété naturelle de l’espèce humaine »), le naturaliste allemand Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) explique en gros la diversité humaine à l’aide de celle de l’idée de la dégénérescence raciale.

La comparaison entre Noirs et singes devient courante dans les études d’anatomie comparée et d’histoire naturelle. Les ouvrages du médecin et naturaliste britannique Charles White (1728-1813) et de l’anatomiste Sir William Lawrence (1783-1867) en fournissent quelques exemples.

En France, Georges Cuvier mène des études comparées pour avérer l’infériorité raciale des Noirs tout en les rapprochant des singes. A l’instar de Cuvier, le polygéniste anglais Charles Smith, dans son ouvrage The Natural History of the Human Species (« L’histoire naturelle de l’espèce humaine », 1848), répartit l’espèce humaine en trois races, mongolienne, caucasienne et noire..

En France, Arthur Gobineau publia Essai sur l’inégalité des races humaines en 1853. Aux Etats-Unis, Josiah Nott et George Gliddon enfoncent le clou dans leur ouvrage Indigenous Races of the Earth (« Les races indigènes de la terre », 1857), où ils suggèrent que les Noirs sont distincts des Blancs presque autant que les chimpanzés.

En Angleterre, une nouvelle approche est partagée par Thomas Huxley, dans Evidence as to Man’s Place in Nature (« La place de l’homme dans la nature », 1863) et par Charles Darwin dans Descent of Man (« La filiation de l’homme », 1871). En effet, dans le cadre de l’évolutionnisme, les deux scientifiques parlent de ressemblance entre les hommes et les singes, mais sans visée raciste.

Fantasmes européens

Au cours du XIXe siècle, les écrivains, les peintres et les sculpteurs ne cesseront de s’inspirer des ressemblances supposées entre les grands singes et l’homme.

Dans Double assassinat dans la rue Morgue, Edgar Allan Poe fait d’un orang-outang l’assassin de son histoire extraordinaire. Le sculpteur français Emmanuel Frémiet crée à son tour une scène d’homicide en marbre dans laquelle un orang-outang étrangle un natif de Bornéo. Le même Frémiet avait aussi sculpté un gorille ravissant une jeune femme. D’ailleurs, Charles Baudelaire n’avait guère apprécié cette sculpture. Selon lui, il s’agissait d’un viol.

L’idée que les singes soient capables de violer et d’assassiner n’est pas seulement un fantasme européen. Les Africains croyaient également que certains singes étaient capables de commettre de tels actes. Les histoires recueillies parmi les chasseurs et braconniers africains par William Reade, Richard Burton et d’autres voyageurs européens en attestent.

Toutefois, les « études raciales » de la fin du XIXe siècle ne partageaient pas la même approche évolutionniste. Le manque de consensus n’a pas empêché la vulgarisation de la connaissance scientifique et certaines dérives véhiculées par la presse, les revues illustrées et les romans. En outre, le comparatisme racial exhortait les Blancs à s’écarter de leur condition de primate.

Les comparaisons se sont largement fait l’écho de l’approche évolutionniste qui regroupe l’homme et les grands singes dans une même super-famille. En revanche, le darwinisme social a cherché à creuser une distance entre les sociétés industrielles et les autres.

Animalisation de l’autre

Appartenir à la civilisation occidentale devenait une sorte de rupture avec la condition de primate. Il n’a pas fallu longtemps pour voir des êtres humains venus d’Afrique et d’autres continents parqués dans des cages lors des diverses expositions coloniales.

Si ces « zoos humains » se prêtaient à l’animalisation de l’autre, ils jouaient en même temps le rôle de miroir inversé de la civilisation occidentale servant à renforcer le narcissisme européen.

A l’ère de l’impérialisme et du colonialisme, les Africains sont souvent représentés sous les traits de bêtes ou de grands enfants. Lorsque éclate la Grande Guerre, en 1914, les caricaturistes ont sans cesse le singe au bout du crayon. A la « une » de la revue satirique Kladderadatsch du 24 septembre 1916, on peut voir un gros singe coiffé d’un heaume français, prêt à se battre « pour la liberté et la civilisation ».

La même année, une autre caricature sort dans la revue Wiener Caricaturen. Sous la légende « Dernière ressource », elle présente deux officiers français face à deux chimpanzés. Ils songent à dresser les singes pour en faire des « combattants de la civilisation ».

Au lendemain du premier conflit mondial, les soldats africains stationnés en Alsace sont la cible de plusieurs caricatures dans la presse allemande. Le 5 février 1923, à la « une » de la revue bavaroise Simplicissimus, se dresse un gorille déguisé en soldat français. Cette image du gorille-soldat se retrouve dans une autre édition de la revue, de la même année.

En 1975, deux gorilles nés en France seront envoyés à un zoo du Brésil. Ils s’appelaient Idi Amin et Dada. On ne sait pas si ces noms leurs ont été donnés en France ou dans leur pays d’accueil. En revanche, aucun doute n’est possible sur le contenu raciste de cette appellation, quoique le dictateur d’Ouganda n’ait jamais porté plainte.

Quant au boxeur brésilien José Adilson dos Santos, il était connu sous le surnom de Magilla tout au long de sa carrière, qui renvoie au personnage de Magilla Gorilla, du dessin animé télévisé de Hanna-Barbera dans les années 1960.

Cognition sociale  

L’image fantaisiste du gorille ravisseur de jeunes filles, monstre abruti ou redoutable, constitue un catalyseur du racisme depuis plus d’un siècle. Même l’antisémitisme s’en est emparé puisque le banquier juif Berwick devient « le gorille à chasser » dans le langage imagé du roman parisien Le Gorille (1891), d’Oscar Méténier, fondateur du théâtre du Grand-Guignol (1897).

De nos jours, les chercheurs se demandent jusqu’où va la capacité de quelques primates à se projeter, à avoir une compréhension des sentiments d’un des leurs. Depuis les expériences pour apprendre au chimpanzé Chimpsky le langage des signes, les primatologues ont fait de nouvelles découvertes dans le domaine de la cognition sociale des singes. Depuis lors, on n’a pas cessé de s’interroger sur les ressemblances entre certains des primates et sur la proximité de leurs sentiments et leur intelligence.

Les comparaisons racistes relèvent, elles, d’une volonté de déshumanisation qui, paradoxalement, exige que l’on connaisse cet autre sur un mode empathique pour savoir ce qu’il peut ressentir. Ce que les auteurs des dérapages racistes ne perçoivent pas, c’est qu’ils font preuve de la capacité que les scientifiques sont en train d’observer dans plusieurs espèces de singes : celle de se projeter dans les autres, d’éprouver de l’empathie à l’égard d’autrui.

Hélas, cette faculté d’empathie présente en l’homme peut aussi être détournée vers des propos et des actes racistes. Il faut se rappeler que les comparaisons animalières (guenon, cloporte, cafard, etc.) remettent en cause l’humanité même de l’autre et accompagnent tous les génocides du XXe siècle.

Mais rien n’est perdu puisque cette empathie, pratique relationnelle chez l’homme, peut également s’éduquer. L’empathie est la condition sine qua non pour susciter la sympathie, c’est-à-dire l’envie de cotoyer autrui, de partager son existence, comme en rêvaient ceux qui ont participé à la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.

[1] Sílvio Marcus de Souza Correa? Le Monde, | 22.11.2013

http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/11/22/des-singes-et-des-hommes_3519017_3232.html

* Silvio Marcus de Souza Correa  est professeur d’histoire à l’université fédérale de Santa Catarina (Brésil) et chercheur invité à l’Institut d’études avancées de Paris. Ses travaux portent sur l’histoire de l’Afrique et l’histoire des savoirs et des réseaux savants au XIXe siècle.
Il est également coordinateur du projet de recherche « L’Afrique et les Africains dans les caricatures ».

Georges Vignaux

Catégories :Non classé
%d blogueurs aiment cette page :