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L’offensive futuriste de la Singularity University

13 décembre 2013

Le premier sommet européen de la Singularity University fondé par les futurologues Ray Kurzweil et Peter Diamandis a eu lieu les 15 et 16 novembre en Hongrie.

« J’ai mis des années à l’accepter. Ma seule perspective désormais était de regarder les gens depuis mon fauteuil. Et croyez-moi, lorsqu’il y a une telle différence de niveau avec les autres, on se déconnecte. » Alors, sous les lustres et les dorures de la salle grandiose, Amanda enfile une sorte de sac à dos rigide qu’elle sangle serré. Le corset est relié à deux gouttières dans lesquelles elle installe ses jambes. Puis elle saisit deux béquilles. Une musique solennelle s’élève, l’audience retient son souffle, la jeune femme se penche en avant et se lève.

Elle fait un pas, puis deux, puis trois, sourire resplendissant, sous un tonnerre d’applaudissements. « Voilà je peux enfin regarder les gens dans les yeux et les serrer dans mes bras. » lance-t-elle, triomphante. Ce miracle, elle le doit à un exosquelette robotisé dans lequel son corps est arrimé. Les moteurs alimentés par deux batteries conduisent ses jambes palliant la déficience de sa fonction neuromusculaire. Depuis 2010, elle utilise le système créé par la société californienne Ekso bionics. Son plus bel exploit : avoir visité l’Empire State Building… debout.

Demain, des exosquelettes « souple, confortable et… sexy » ?

Aujourd’hui marque une nouvelle étape : « Ce prototype là est le premier au monde à avoir été conçu par imprimante 3D par 3D Systems », affirme-t-elle. Scott Summit, le fondateur de Bespoke, concepteur notamment de prothèses, explique : « Le corps d’Amanda a été scanné et les éléments de l’exosquelette ont été imprimés sur mesure ». Ce qui rend le dispositif plus confortable et ergonomique.

Amanda Boxtel imagine déjà l’avenir : « Je rêve d’un futur exosquelette encore plus intégré. Une sorte de peau de serpent que je pourrais enfiler, qui se rigidifierait, que ce soit parfaitement souple, confortable et sexy aussi ! ».

La rencontre de l’homme avec la technologie, voici très précisément ce pourquoi 550 participants se sont rassemblés dans la capitale hongroise. C’était en effet le premier Sommet européen de la Singularity University (SU), droit débarquée de la Silicon Valley. Cette université, non académique, a été lancée en 2009 par Peter Diamandis, directeur de la fondation X Prize et de l’international Space University, et par Ray Kurzweil, futurologue, auteur et directeur de l’ingénierie chez Google, qualifié de « génie infatigable » par le Wall street Journal.

La singularité : quand l’homme sera transformé par la machine

Ray Kurzweil estime que le jour où les ordinateurs deviendront plus intelligents que les humains est proche. Lorsque cela arrivera (aux alentours de 2045 selon lui), nos corps, nos esprits, nos civilisations en seront totalement transformés. Ce sera la fin de de l’espèce humaine telle que nous la connaissons. Cette transformation, chère au mouvement transhumaniste (courant de pensée né en Californie dans les années 1980 qui prône l’augmentation de l’être humain par la technologie) a un nom : la singularité.

La mission affichée de l’Université de la Singularité est claire : préparer les esprits à la transformation, « éduquer, inspirer et donner la possibilité aux leaders d’appliquer les technologies exponentielles pour traiter les grands challenges de l’humanité. » Financée par des fonds privés, dont Google, Genentech, Autodesk, Cisco ou encore Nokia, elle s’est installée sur le campus de la Nasa au cœur de la Silicon Valley. Là, elle y dispense chaque été dix semaines de cours intensifs à une promotion de 80 étudiants de tous âges et nationalités. Le ticket est à 25 000 dollars.

C’est pour se faire connaître, étendre son réseau d’influence et recruter de nouveaux élèves, que l’université californienne vient aujourd’hui faire son show en Europe. L’idée a été conçue par deux anciens étudiants, et actuels entrepreneurs, le roumain Csaba Szaboet le hongrois Botond Bognar. Tous deux ont fait venir des professeurs de la SU pour ce séminaire détonant, devant un parterre plutôt conquis.

Sur scène s’est d’abord présenté Rob Nail, un des directeurs de la SU, Google glasses sur le nez. « Demain, grâce à ces lunettes, nous pourrons tenir une conversation, moi, parlant en anglais, vous, en hongrois, traduite simultanément, pour qu’on se comprenne parfaitement. C’est pourquoi nous sommes là. La technologie va bouleverser notre vie qui deviendra totalement différente de tout ce qu’on a vu jusque là. »

« Nous sommes bien plus humains grâce à des machines comme l’iPhone »

Le changement radical, le spécialiste d’intelligence artificielle Neil Jacobstein nous le promet aussi. « Les limitations du cerveau sont énormes, note-t-il, il faut les dépasser. Pas forcément en s’implantant des systèmes invasifs, d’ailleurs, mais en s’entourant de multiples équipements électroniques qui nous secondent en permanence. » Il cite le système Watson d’IBM (super ordinateur capable de répondre à des questions en langage courant) comme un des programmes phare du futur. Car oui, sans la machine l’homme n’est plus rien.

« Nous sommes bien plus humains grâce à des machines comme l’iPhone » lance Salim Ismail, ancien vice-président de Yahoo, qui enseigne à la SU. Grâce aux robots aussi. Sur une vidéo défilent des humanoïdes à notre image qui nous permettent d’être ici et là à la fois, qui nous servent, nous soignent, des mini-drones à l’agilité d’insecte qui volent en escadrille.

Les speakers se succèdent sur scène, pour nous donner à voir le futur, de la biologie numérisée (imprimer de l’ADN avec un simple ordinateur), à la voiture sans pilote (annoncée dans les villes pour 2020), de l’extraordinaire potentiel de l’imprimante 3D (prothèses, tissus, organes) à la médecine du futur aux 4 P (prédictive, préventive, personnalisée et participative).

Les mots clés sont martelés. « Silicon valley » bien sûr, mais aussi « convergence », la fusion des différentes disciplines pour faire émerger des solutions « disruptive » (révolutionnaire). Sans oublier l’évolution des technologies qui doit être « exponentielle ».

« La plupart des gens pensent que les choses évoluent de manière linéaire, explique Brad Templeton, as de la programmation, ancien de chez Google. Nous, nous apprenons à nos étudiants à penser de manière exponentielle. Reprenant le principe de la Loi de Moore, l’efficacité de la solution technologique doit doubler tous les un ou deux ans ! Sinon ce n’est pas intéressant ». Les conférenciers visionnaires se succèdent, entrecoupés par un intermède musical, des pièces pour piano conçues par… intelligence artificielle évidemment.

L’omniprésence de Google

Le nom qui revient le plus souvent ? Google. Brad Templeton pose alors une question pertinente à la salle « Qui va contrôler le monde ? Apple? Microsoft? Google? Facebook? Amazon? Bazaar? Qui va gagner ? Qui doit gagner ? ». Les autres rares questions éthiques viennent du public et ne suscitent pas grand intérêt. En passant, on fustige même un certain cinéma, « Quand Hollywood projette le futur c’est toujours un scénario catastrophe, avec des menaces d’extermination, s’exclame Salim Ismail. Nous, nous projetons une autre image. Augmenter l’humain est une chance. »

Et puis clou du spectacle, apparaît sur écran géant Ray Kurzweil, en direct de la Silicon Valley. Pendant une heure il reprend les grands principes de l’évolution « exponentielle » au cœur de la singularité, son dada. Puis en plus petit comité, devant quelques journalistes qui s’adressent à lui via une caméra, il reconnaît qu’il faut des limites.

« Ces technologies – comme la reprogrammation de l’ADN par exemple – ont une face sombre, admet-il. Elles peuvent être utilisées par les bioterroristes pour concevoir des virus ou de super armes. Nous essayons de contrôler ce côté obscur. Nous avons besoin d’être supervisés, d’avoir des garde-fous. La technologie doit donc être participative, c’est une part de l’équation. C’est pour cela aussi que nous devons montrer ce que l’on fait partout dans le monde. »

Dimanche 17 novembre, après deux jours entiers à rêver, la fête est finie. Pour connaître la suite de cette histoire du futur, servie par ce courant de pensée californien, technophile et libéral, rendez-vous l’année prochaine au deuxième sommet de la Singularity University dans une autre capitale européenne. Londres très probablement.

[1] Elena Sender, Sciences et Avenir,  19-11-2013.

Georges Vignaux

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