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La barbe ne fait pas le philosophe… le pli du vêtement, si !

18 décembre 2013

ImageDans Le Pli (1988), Gilles Deleuze analyse le système métaphysique de Leibniz comme une philosophie baroque, « le trait du baroque[étant] le pli qui va à l’infini. » Pour illustrer, et même incarner son idée, Deleuze recourt à la métaphore vestimentaire. [1]

 

Le philosophe Gottfried Wilhem Leibniz (1646-1716) nomme « monades » les esprits et explique qu’ils sont tous des « miroirs de l’univers », mais chacun depuis la perspective singulière et unique qui est la sienne. Depuis cet angle particulier et exclusif, chaque « monade » perçoit donc l’univers dans son ensemble, mais toutes ses perceptions ne sont pas claires : son point de vue sur le monde ne lui permet d’en saisir distinctement qu’une partie, pour le reste tout est de l’ordre de la perception confuse et obscure, c’est-à-dire peu ou non consciente. Comme le commente Deleuze : « Le clair-obscur remplit la monade suivant une série qu’on peut parcourir dans les deux sens : à une extrémité le sombre fond, à l’autre la lumière scellée. » [2]

 

 

 

Par-delà ces différents degrés de clarté, reste que chaque âme est grosse de tout l’univers et peut être figurée comme un immense réseau de plis incommensurables qui, s’ils étaient dépliés, le représenteraient tout entier. De là l’emploi par Deleuze de l’adjectif « baroque » pour désigner la philosophie de Leibniz, une des caractéristiques du mouvement baroque étant, essentiellement dans les arts figuratifs, la surabondance et la mise en abyme de plis – exemples par excellence : les œuvres du Bernin, L’Extase de Sainte Thérèse ou La Bienheureuse Louise Albertoni, « lorsque le marbre porte et saisit à l’infini des plis qui ne s’expliquent plus par le corps, mais par une aventure spirituelle capable de l’embraser ».

 

Dès lors, une excellente image pour illustrer ce qu’est une monade serait un habit aux courbes et arabesques innombrables, une pièce textile à même de « [libèrer] ses propres plis de leur habituelle subordination au corps fini », un « vêtement baroque » en somme. Deleuze cite la rhingrave, sorte de jupe-culotte bouffante du XVIIe siècle ; il aurait sûrement évoqué Issey Miyake s’il avait eu connaissance des créations du styliste japonais. « S’il y a un costume proprement baroque, il sera large, vague gonflant, bouillonnant, juponnant, et entourera le corps de ses plis autonomes, toujours multipliables, plus qu’il ne traduira ceux du corps. » En revanche, ce qu’un tel vêtement viendrait traduire, conclut Deleuze, c’est une « force spirituelle infinie », « les plis du vêtement [prenant] autonomie, ampleur, [non] pas par simple souci de décoration, [mais] pour exprimer l’intensité d’une force spirituelle qui s’exerce sur le corps, soit pour le renverser, soit pour le redresser ou l’élever, mais toujours le retourner et en mouler l’intérieur ». Un vêtement tout à la fois éthéré et transcendant.

 

 

 

La barbe ne fait pas le philosophe…

 

L’expression, devenue proverbiale, est l’équivalent de « l’habit ne fait pas le moine ». On peut y voir une manière de dire que la philosophie ne se trouve pas forcément là où on le croit souvent, à savoir dans les choses importantes, austères et sérieuses, et qu’elle n’est pas réservée qu’aux mines graves qui se grattent la barbe d’un air inspiré et sévère. Des talons aiguilles, un bâton de rouge à lèvres, l’apparence d’une star, un vêtement à la mode, tout cela peut donner naissance à d’étonnants philosophèmes… !

 

L’expression est dérivée d’un passage du Traité d’Isis et d’Osiris, de Plutarque (vers 46-125 apr. J.-C.) : « Car ce qui fait les philosophes, ô Cléa, ce n’est ni l’habitude d’entretenir une longue barbe ni le manteau. » On la retrouve chez Aulu-Gelle (vers 130-180 apr. J.-C.) dans Les Nuits attiques : « Hérode Atticus, consulaire célèbre par les charmes de son esprit et par son éloquence dans les lettres grecques, fut un jour accosté en ma présence par un personnage recouvert d’un manteau : cet homme portait une longue chevelure et une barbe qui descendait au-dessous de la ceinture : il lui demanda de l’argent pour acheter du pain. Hérode lui demande qui il est. Celui-ci, d’un air et d’un ton de grandeur, dit qu’il est philosophe, et il s’étonne, ajoute-t-il, qu’on lui fasse cette question, puisqu’on sait bien qui il est. ‘Je vois, dit Atticus, une barbe et un manteau, mais je ne vois pas encore un philosophe. Dis-moi, sans te fâcher, à quelle marque veux-tu que nous le reconnaissions selon toi ?’ »

 

 

 

 [1] Sophie Chassat, Le Monde.fr, 10.12.13.

 

[2] Gilles Deleuze, Le Pli, Leibniz et le Baroque, Les Editions de Minuit, 1988.

 

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