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L’Etat face à l’individualisme

26 décembre 2013

Figure de proue de la pensée du «care» dans le débat sociopolitique français, Fabienne Brugère, entre autres fonctions, professeure de philosophie à l’université de Bordeaux III et directrice de la collection «Care Studies» aux P.U.F., délivre un essai éclairant sur les paradoxes de l’individualisme contemporain (La politique de l’individu, La République des Idées, 2013).

 

L’individu désire avant tout se singulariser et jouir de ses droits et privilèges, mais livré à lui-même, il n’est que solitude, et impuissance. C’est pourquoi la société moderne est frappée d’un paradoxe: d’une part, l’individu est célébré dans toute son idiosyncrasie différenciante et son autonomie agissante, et, de l’autre, l’individualisme est perçu comme un vice, gros d’égoïsme, de repli sur soi et d’atomisation du lien social. Passant historiquement de l’individu universel (1789) à l’individu différent (aujourd’hui), des luttes collectives pour la reconnaissance des droits individuels en société à la revendication affirmée et assumée d’être soi, tout l’enjeu, selon Fabienne Brugère, réside, pour faire monde commun, dans la prise en compte, non plus d’un individualisme universel, mais d’un universalisme de la distinction.

Pour elle, l’enjeu est clair: la politique doit faire correspondre l’autonomie et l’émancipation de l’individu aux finalités de l’Etat Providence, à savoir protection et épanouissement collectifs.

Alors que les Etats-providence s’évertuaient à offrir à tous les individus les termes d’une autonomie aidée, l’individu libéral ne se rattachait qu’aux notions de propriété, de marché et d’argent. Dans ce cadre, comme le dit Robert Castel, émergent des gagnants et des perdants : soit les individualistes triomphants et les laissés-pour-compte. Cependant, l’individu gagnant est perçu de deux façons différentes. D’une part, est valorisée, notamment dans la société de consommation mondialisée et malgré la fréquence des relations sociales, l’émancipation acquise de l’individu aux carcans collectifs et sociaux ; et, d’autre part, cette même société valorise le culte de soi, le narcissisme de l’individu performant en quête d’un confort matériel superflu, au détriment de rapports solidaires et désintéressés avec autrui.

Les individus veulent avant tout avoir leur place dans la société – ce qui n’est pas chose aisée pour les jeunes français notamment, «ces individualistes solidaires» (Fondation de France, étude de 2007.). Pour cette raison, la politique de l’individu passerait avant tout par une «égale liberté des individus». Autrement dit, l’Etat aurait à assimiler les paradoxes de l’individualisme contemporain en développant un écosystème du soutien, qui permettrait aux individus de se réaliser suivant leurs capacités, non réductibles à des critères sociaux (statuts, âge, diplômes, …).

Pour mettre en place cette politique de l’individu, deux étapes sont nécessaires. Il s’agit d’abord de reconsidérer l’individu comme sujet de droit et libre pour revoir les missions de l’Etat, soit lui permettre d’être en tout égalité capable de se réaliser dans et hors marché. Ensuite, l’idée est de soutenir cas par cas les plus vulnérables (en acte ou en puissance) pour éviter qu’ils ne soient des laissés-pour-compte en raison d’un accident de parcours.

L’Etat social ne doit ainsi plus seulement miser sur l’insertion sociale des individus, mais également assurer leur épanouissement, conformément à leurs capacités et volontés. Concilier bien-être et individu serait désormais du ressort de l’Etat, flanqué des collectivités locales et des acteurs associatifs.

L’individu contemporain et les dilemmes de l’Etat

Parfaitement inscrit dans la mythologie du monde contemporain, et publiquement soutenu et encouragé dans sa quête de réalisation, d’épanouissement et de performance personnels, l’individu n’a pourtant pas été considéré sous l’angle (moins glorieux) de sa vulnérabilité, aspect qui ne dépend pas de lui. Dans un tel contexte, quelle place la solidarité et l’entraide occupent-elles? Comment l’Etat-providence peut-il demeurer garant du bien-être commun et individuel?

Méfiant, et touché par la crise économique, l’individu contemporain, sceptique à l’endroit de l’Etat et de son succès, préfère se rapprocher de ses pairs. Aussi bien le réseautage que l’isolement sont des formes de cet individualisme paradoxal à la française – où le revenu constitue la principale variable (mais pas seulement). Il n’est donc pas étonnant de voir que les Français critiquent la société -sphère publique-, tout en se sentant bien intégrés socialement – sphère privée- («France 2013: les nouvelles fractures.» Etude Cevipof et Fondation Jean-Jaurès, 2013). Les Français tisseraient désormais des réseaux sociaux où l’affectivité et l’entre soi prévaudraient sur le collectif, leur assurant ainsi un sentiment d’intégration privée construite, signe d’une vie réussie.

Si l’Etat reste tributaire d’une vision globale de la société, les territoires, notamment urbains, répondraient davantage aux modalités variées d’expression de l’individualisme contemporain (mobilité, autogestion, culture, etc.) en jouant à plein la carte de la proximité. Cela fait de la ville le lieu par excellence de l’épanouissement individualiste français. Dans ce contexte, l’association tire son épingle du jeu en accentuant une manière d’ «individualisation du collectif.».

D’extraction corporatiste, étatiste et patriarcal, l’Etat-providence français ne serait plus adapté aux changements économiques (chômage de masse, crise, …) et sociaux (modèles familiaux, précarité, …) de la société survenus depuis. Les individus ne se pensent plus inscrits dans des catégories, mais plutôt comme des individus à part entière aux appartenances multiples.

Par ailleurs, et bien qu’il soit davantage replié sur sa sphère privée, l’individu français construit rationnellement et conforme, suivant ses intérêts, sa carrière professionnelle aux critères du capitalisme financier mondialisé.

L’égalité comme valeur cardinale ne saurait suffire à la résolution de l’exclusion du marché : par nature inégalitaires et injustes, les «modes d’individualisation néolibéraux» excluent de fait des personnes qui ne correspondent pas aux critères imposés par le marché (diplômes, apparences physiques, lieux de résidence, …).

Dans un tel contexte, l’individu ne peut compter que sur lui-même pour réussir. L’individualisation est devenue une valeur, c’est pour cette raison que la démocratie doit considérer cette donne, au risque de perdre face au néolibéralisme triomphant et atomisant. L’égalité à réaliser ne peut nier le pluralisme, au risque de renforcer l’éclatement et la dispersion dans le repli sur soi et/ou communautaire.

Soutenir l’individu

Autre paradoxe de l’individualisme contemporain : pour se développer dans des sociétés devenues de plus en en plus complexes, l’individu a besoin d’être soutenu par un système politique plutôt différenciant qu’égalitaire et universel. Les droits sociaux ne peuvent plus être vus comme des formes d’assistanat, mais plutôt comme des leviers de reconnaissance et d’expression individualisés. Actuellement, seule la rationalité de l’entrepreneur néolibéral l’emporte, et deux camps se dessinent : les gagnants et les perdants. Les seules aides financières ne peuvent suffire ; l’Etat social doit fournir un cadre collectif propice au développement de l’individu.

Une «troisième modernité» est possible, à condition que la politique se détache de l’économie, pour donner un retour à l’Etat et à la société civile. L’Etat assure les droits sociaux et veille à leur efficacité locale via le retour qu’en font les structures de proximité et les citoyens. L’ère du soutien doit permettre à chacun d’être soucieux de son bien-être, en se réappropriant le travail ou le système bancaire comme des voies d’avenir et non plus d’exclusion. La principale modalité du soutien est l’accompagnement individualisé, impliquant la puissance publique et les inventions issues de la société civile.

Le système de protection sociale doit être également revu pour prendre en compte les accidents de parcours et autres formes de vulnérabilité et d’imprévisibilité. Plus à l’écoute des motivations de chacun, le soutien protège mais doit surtout rendre capable, c’est-à-dire responsable du fait d’assumer tel ou tel rôle dans la société (parent, jeune, …).

Un autre fait notable est la crise de l’individualisme intégré : par manque de soutien, d’encadrement, d’expression, certains individus sombrent dans le mal-être (c’est notamment le cas des jeunes instituteurs de l’Education nationale). C’est pour cela que l’autre volet du soutien est la reconnaissance, reposant sur la clef de voûte de l’ «estime sociale», qui dépasse les sphères affective et juridique, et doit être rendue possible par un cadre collectif laissant libre cours à une solidarité active.

L’autre aspect clé de la politique de l’individu est la question du genre. En effet, l’approche par le genre a permis de rétablir l’égalité entre les hommes et les femmes, une fois que celles-ci furent entendues dans le débat et reconnues par certaines politiques publiques comme douées de capacités et de compétences. L’individualisation par le genre bouleverse les rapports sociaux fondés sur le pouvoir. Les expériences vécues et leur reconnaissance deviennent ainsi un facteur déterminant de soutien porté à l’individu.

L’individu capable

Forcément nationale et locale, la politique de l’individu doit pouvoir dépasser le fait que les statuts priment sur les qualités individuelles, en soutenant les individus dans leurs capacités et compétences. La référence à l’individu capable permet de réconcilier égalité et liberté, à travers la possibilité de se réaliser au-delà des catégorisations sociales imposées par le marché. L’idée est de considérer des pans de la réalité humaine négligés par le capitalisme, comme le bien-être (individuel et collectif) ou le développement humain (alternative qualitative au PIB).

En cela, la notion de «capabilités», qui mêle dignité à activité humaine, en ce que tout individu a droit aux droits dont celui de se réaliser sans obstacles matériels, psychologiques ou sociaux, peut constituer une première base de travail. Bien qu’elles soient individuelles, les capabilités, universelles par nature, doivent pouvoir être établies par la puissance publique soucieuse de justice sociale et de minimisation des entraves posées à la réalisation de chacun.

L’individu est capable de se réaliser en toute liberté (disposer de différentes trajectoires contraintes) et égalité (avoir le choix), mais suivant le contexte de développement de la société dans laquelle il vit et sa propre expérience. Dans un tel contexte, la diversité et la pluralité des voix sont de mise. Une réforme de l’Etat est possible suivant la théorie des capabilités, puisque les agents et les citoyens pourraient faire part de leur propre expérience et révéler des obstacles jusque-là minimisés ou ignorés. Très proches des politiques d’empowerment, les théories des capabilités mènent également à l’émancipation d’individus dignes et libres de leur parcours, qu’ils soient aussi bien intégrés que désaffiliés.

L’individu vulnérable

«Pour une politique de l’individu capable, l’égalité n’équivaut pas à la neutralisation des dif-férences, mais à la condition réelle de l’exercice des libertés.». L’individu capable est aussi un individu fragilisé par un environnement créateur d’inégalités qu’il ne maitrise pas ; de fait, comment faire avec les individus qui ne sont pas capables d’exprimer leurs capabilités dans un contexte construit donné ?

Ces individus frappés de vulnérabilité, se trouvent exclus, précaires, repliés sur eux-mêmes en raison de leur handicap, de leur situation professionnelle, de leur statut, de leur sexe, etc. La vulnérabilité est une caractéristique anthropologique et force la solidarité collective.

Une telle réalité nécessite une réelle prise en compte des besoins des individus, qui suppose préalablement une définition des besoins (à l’origine d’ «une lutte pour l’interprétation des besoins», selon Nancy Fraser. D’une saisie juste des expériences de vulnérabilité peut découler une définition pertinente des besoins. La réponse peut surgir d’un Etat qui «prend soin», c’est-à-dire qu’il soutient par la solidarité, l’assistance et l’aide sociale, en veillant à sa dignité, l’individu capable ou non, en vue de lui apporter liberté et bien-être. Un Etat qui également «doit sortir de lui-même», allant à l’encontre des individus vulnérables et des organismes locaux qui leur viennent en aide, en adoptant avant tout des rapports horizontaux.


La figure d’un tel Etat peut être celle de la société du care, qui mise sur le bien-être des individus et non celui de catégories ou de classes sociales.

C’est le projet d’une nouvelle unité non déterminée a priori et non refermée sur des statuts ou des fonctions. Dans un tel contexte, le service à la personne et les métiers de soin (toujours très inégaux en termes de sexe, de revenus et de formation) doivent connaître un essor accompagné d’une valorisation sans précédent de la profession. Les familles, les proches et le pouvoir public ne pouvant pas tout assumer, il revient à renouveler le mode de «prendre soin» dans la société.

Soutien et épanouissement des individus

Ce n’est pas l’individu qui est en crise, mais bien plutôt la politique qui est incapable de saisir l’individualisation croissante de la société et de soutenir l’individu, qu’il soit autonome ou vulnérable.

Ainsi, un nouvel Etat social est nécessaire, car l’individualisation, misant sur le bien-être épanouissant marché et hors marché, se fait plus pressante et exige un soutien public sur-mesure, non réduit aux normes du capitalisme financier.

Jérémy Cano, Slate.fr, 18.12.2013
 

Georges Vignaux

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