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Les hauts fonctionnaires, ces nouveaux bien-pensants

20 janvier 2014

ImageParce qu’il œuvre pour le bien commun, autrement dit, pour la défense « de la liberté et de la démocratie », le fonctionnaire haut s’imagine que cela excuse d’avance toute inaptitude et toute erreur. Un peu comme le médecin, le fonctionnaire haut n’a qu’une obligation de moyens, pas d’obligation de résultats.

Il croit qu’il a une guerre à mener, il se prend pour un héros de la Révolution française, des guerres napoléoniennes et de la Résistance. En Napoléon éternel, il apporte à toute l’Europe le souffle de liberté de la Révolution, […] C’est ainsi qu’il défend, envers et contre tout, même quand il est injuste, obsolète ou du moins désuet, le modèle social français. Héritiers de la Révolution française, les fonctionnaires hauts sont également les gardiens du trésor du temple: le programme du Conseil national de la Résistance. Après la bataille, car ils n’ont pas été nombreux les conseillers d’État démissionnant pour ne pas avoir à décider que le décret organisant la déchéance de la nationalité française des Juifs était conforme à la loi ; on n’a pas connu de révolte des membres de la Cour des comptes même quand celle-ci a publié, en 1946, le contrôle des comptes du camp de Drancy 1. Sans parler de tous les préfets qui n’ont pas été Jean Moulin, de toute cette administration qui a continué à fonctionner comme si de rien n’était, sans même que les élites ne songent à utiliser leurs pouvoirs et leurs fonctions pour protéger ceux qui à ce moment-là auraient dû l’être le plus.

Il est de bon ton en France de reprocher (et plus que cela) leurs positions à toute la génération d’écrivains et d’artistes qui n’ont pas su choisir le bon camp sous Vichy (ou pas su retourner leur veste à temps), et d’invalider leur œuvre à ce motif. […]

À l’inverse, l’épuration a été douce pour tous les fonctionnaires hauts qui, de par leur formation, leurs responsabilités et leur action, auraient justement pu agir sur ces événements avec discernement.

Ainsi a-t-on souvent l’impression que pour le fonctionnaire haut, l’exercice de la liberté s’éprouve à l’aune de l’histoire et non pas in vivo. […]

Beaucoup s’imaginent être libres et critiques, qui confondent l’action politique (le conseil aux hommes politiques d’opposition en attendant leur retour au pouvoir) et la critique du pouvoir. Il suffit pourtant de quelques semaines d’exercice du nouveau pouvoir pour se rendre compte que pour une large part, on prend les mêmes et on recommence. Certes une nouvelle loi remplacera la précédente, le poids respectif des directeurs d’hôpitaux et des médecins sera pondéré différemment selon l’accès plus ou moins facile de tel ou tel lobby au ministre ; le vocabulaire change, l’entreprise est tantôt un modèle de gestion au service du public, tantôt un modèle repoussoir, […]. Au final, l’action publique se réduit toujours et encore à la production de nouveaux textes. C’est en effet cette recherche éperdue du cadre qui rassure. On ne fait d’ailleurs plus de lois, mais de « grandes lois ». La loi ne définit plus les seules exceptions aux grands principes du droit, elle descend dans les détails les plus extrêmes de l’action publique. Paradoxalement, cette inflation législative n’a pas pour objet d’orienter l’action publique, la loi est de plus en plus souvent incantatoire, c’est un cadre rassurant, une sorte d’objet transitionnel, la loi comme doudou pour fonctionnaires en perte de repères. La loi donne la direction de pensée, elle dit ce qu’il est de bon ton de dire et de croire : qu’un jour on éradiquera la pauvreté ; que l’égalité est un état naturel ; que la tolérance aux autres, à la différence, à la folie, au handicap doit aller jusqu’à ne pas voir ces différences, à ne plus les nommer et à ne plus en tenir compte. La loi dit ce qu’il est bien de penser et de dire : une sorte de société parfaite, homogène et vide, où toute action humaine, tout imaginaire humain, se réduirait à la négation du mal. La loi va supprimer la prostitution (sans l’interdire d’ailleurs), va protéger la liberté des fous qu’on enferme sans leur consentement, elle nie les réalités de notre pauvre nature humaine. La loi, et ses avatars que sont les sous-textes, les décrets, les arrêtés, les circulaires qui interprètent l’interprétation, qui prescrivent ce qu’on doit faire et penser dans chaque détail de la vie, qui traquent la vie pour la réduire à des catégories accessibles à la bureaucratie, tient lieu d’action publique. La loi construit un État fictionnel, qui rassure en étouffant et dont les instruments de pouvoir ne servent qu’à affirmer son existence. […]

Le roi-État est nu, mais la forêt touffue des lois et règlements de la République cache sa nudité et son impuissance. Dans le même temps cette avalanche de textes et de prescriptions, ces dédales de procédures, de certifications en normalisations, d’autorisations en contrôles, d’évaluations internes en évaluations externes, ce tourbillon de formalités signent la paralysie morbide du malade.

La liberté de pensée du fonctionnaire haut devrait être l’acceptation de son incapacité à faire le bien de tous, à déterminer l’intérêt général, à incarner l’État et la chose publique. Accepter d’être peu de chose et retrouver une pensée banale. Dans les deux sens du terme, pensée non héroïque, pensée non élitiste, pensée commune.

* Extrait de « Les nouveaux bien-pensants« , Michel Maffesoli et Hélène Strohl (Editions du moment), 2014.


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Georges Vignaux

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