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Big Brother existe… et tout le monde se fout de la menace : les raisons de notre étrange anesthésie collective

24 janvier 2014

ImageAlors que la construction par la NSA d’un « super-ordinateur » capable de briser n’importe quel code vient d’être révélée, les opinions publiques semblent de moins en moins se préoccuper de la protection de leur vie privée. Une indifférence qui n’est pas sans rappeler celle des masses apathiques décrites dans « 1984 » par Georges Orwell.

 Entretien avec Thiébaut Devergranne et Michel Nesterenko

Thiébaut Devergranne : Plusieurs choses sont déjà à distinguer. Tout d’abord, le scandale du Watergate était celui d’un président américain qui utilisait tous les services dont il disposait pour réaliser des écoutes de journalistes. La logique de la NSA est différente puisque son objectif est d’assurer la sécurité nationale en espionnant ceux qui pourraient y porter atteinte, terroristes inclus. En se rendant compte aujourd’hui de l’ampleur et de la performance des interceptions de données, il n’est pas anodin de voir plusieurs personnes s’interroger sur les mécanismes de contrôle (et leurs efficiences) face à un organisme aussi titanesque. Mis en place dans les années 2000, ce système d’écoutes s’est évidemment légitimé par la peur des populations face à l’éventualité d’une suite d’attentats. Le premier de ces programmes a été baptisé « Total Information Awareness » (« Connaissance totale de l’information », NDLR) et a ainsi été créé en 2002 à la suite des événements du 11 septembre.

Michel Nesterenko : Comme toujours on peut faire dire ce que l’on veut aux statistiques, comme par exemple l’évaporation du chômage, mais on ne peut s’empêcher de remarquer que les récents sondages aux États Unis indiquent une large majorité populaire pour faire cesser les activités de la NSA, chez tous ceux ayant une éducation supérieure. La courbe étant inversée pour ceux qui ont peu où pas d’éducation, qui eux, sont pour un Etat policier et totalitaire pouvant imposer sa volonté aux autres pays étrangers.

Les experts sollicités par le président ont remis un rapport qui recommande la disparition de la NSA en tant que telle, et de muter certains services dans les forces armées. Le monde de l’entreprise est unanime pour la cessation pure et simple de la NSA, compte tenu des dégâts économiques considérables infligés par la NSA, organe du gouvernement américain, aux entreprises américaines qu’elle était supposée protéger.

Jusqu’au New York Times, un média donnant le ton politique national, qui prône, aujourd’hui, le pardon de Snowden en récompense pour sa contribution au débat démocratique national essentiel. Pour le Watergate il s’agissait d’une violation des règles du jeu électoral par le parti Républicain contre le parti Démocrate. Ce sont avant tout les politiques qui ont donné de la voix. Dans la cas de la NSA, il s’agit du peuple et des entreprises contre le gouvernement, les politiques ne se sentant pas mis en cause directement, pour l’instant.

En Allemagne et dans plusieurs pays européens l’exaspération de l’opinion publique est à son comble, certains politiques emboitant le pas. Dans le reste du monde nous voyons des mesures de rétorsion et de défense se mettre en place graduellement. En France en effet, il semble y avoir une apathie largement partagée, les citoyens étant surtout préoccupés par le climat économique déplorable et une majorité politique cherchant à tout gommer au plus vite

Déjà le scandale Echelon à la fin des années 1990 avait mis la puce à l’oreille de quelques observateurs vigilants, vite relégués au rang de théoriciens du complot. Faut-il en déduire que le plus grand nombre s’est aujourd’hui habitué, à force de scandales, à l’inacceptable ?

 Michel Nesterenko : La démocratie n’est pas l’apanage des ignares. C’est pour cela que toutes les grandes démocraties ont développé un système, fort coûteux d’ailleurs, d’éducation universelle et pour tout un chacun. La protection de la sphère privée passe après la sécurité de l’emploi, et en France après les vacances. L’affaire NSA arrive, pour la France en pleine crise économique institutionnelle qui monopolise, avec raison, l’attention des médias  et des citoyens. Les dégâts induits par l’espionnage américain, et celui du gouvernement français qui lui emboite le pas (voir la loi de programmation militaire) ne sont, pour l’instant qu’une lointaine préoccupation.

Les citoyens ne doivent-ils pas par ailleurs se méfier d’une certaine nonchalance, d’aucuns se disant qu’ils ne risquent rien puisqu’ils n’ont, en théorie, rien à se reprocher?

Thiébaut Devergranne : Il faut savoir que l’utilisateur dispose déjà, de par la loi, de toute une série de droits en la matière. Le problème est que les usagers sont souvent peu scrupuleux à cet égard : quelqu’un qui est assailli de spams (messages publicitaires intempestifs, NDLR) ou voit ses données personnelles utilisées contre sa volonté, ne sait pas exactement comment faire valoir ses droits. Il est difficile cependant de critiquer les citoyens dans le sens où il est particulièrement difficile d’entamer ce type de démarche, souvent longue et coûteuse. Malheureusement, le système actuel n’offre que deux alternatives : être extrêmement prudent à chaque connexion ou disposer d’une somme d’argent suffisante pour supporter d’éventuels procès. Ce propos est valable pour tous les traitements de données personnelles par des entreprises, mais l’est bien moins pour des affaires d’espionnage gouvernemental telles que celles révélées par M. Snowden.

La banalisation progressive du matériel informatique depuis les années 1970 peut-elle expliquer le peu de cas que font aujourd’hui les citoyens des systèmes d’espionnage numérique ?

Thiébaut Devergranne : Le principal problème en la matière est que des systèmes comme PRISM ne portent pas directement et physiquement atteinte aux personnes qui en sont victimes. Lorsque les services de renseignements connectent de façon massive, quasi-totale, nos données personnelles (sites fréquentés, communications…) nous ne le voyons pas, ne le sentons pas, ni ne l’entendons. Une personne pourra éventuellement s’en apercevoir en bout de course, en se voyant notamment refuser sans raisons particulières un poste important (haute fonction publique, nucléaire, sécurité…). En dehors de ce type d’événement, le phénomène reste toutefois entièrement imperceptible.

Dans les années 1970, époque qui a vu naître en France la « loi informatique et libertés » (1978), un scandale alors retentissant avait éclaté autour de « l’affaire Safari » tiré du nom d’un projet d’interconnexions de différentes informations administratives. Cette surveillance massive, qui portait notamment sur les numéros de sécurité sociale, avait été révélée dans le Monde en mars 1974, provoquant un tollé général et débouchant sur la fameuse loi citée plus haut. Si un tel scandale ne se reproduit pas aujourd’hui, cela s’explique justement par une vision totalement différente de l’informatique que celle que l’on pouvait avoir il y a quarante ans. L’époque était celle des gros ordinateurs que seules les institutions d’Etat pouvaient alors posséder et l’usage numérique personnel était inexistant. Actuellement l’informatique est perçu comme un outil positif qui nous rend service, facilite notre quotidien et nos échanges, d’où cette différence de traitement.

En conséquence, le principe de la vie privée est de plus en plus battu en brèche, il suffit de le voir avec des plateformes comme Facebook ou Twitter qui reposent sur l’exposition constante de notre vie privée. Ainsi, 15 ans plus tôt, lorsque vous quittiez votre lieu de travail, vous quittiez un monde professionnel cloisonné pour rentrer dans celui de l’intimité. Cette limite est de moins en moins perceptible aujourd’hui.  

Si les agences de surveillance se permettent de nombreuses libertés, elles conservent (en apparence) un arsenal juridique permettant de les légitimer. Quelles ont été les évolutions juridiques qui ont pu permettre la mise en place, ainsi que la justification, d’un tel système ?

Thiébaut Devergranne : En France,en ce qui concerne les écoutes et l’interception des moyens de communications en général, le scandale des écoutes du journal Libération a été l’un des premiers d’une longue série. On s’était ainsi rendu compte que le président de la République avait ordonné la mise en place d’écoutes qui étaient, pour l’essentiel, totalement illégales. Cela a donné par la suite la loi du 10 juillet 1991 relative au secret des correspondances émises par la voie des communications électroniques qui garantissait les libertés privées tout en encadrant légalement dans le même temps le principe d’écoutes. Si le fait d’espionner des communications s’avère utile et parfois nécessaire au travail de police on peut toujours s’inquiéter d’une logique d’interception, globale, systématique et intrusive. Ces mécanismes d’écoute se sont hélas développés rapidement, sans que soient instaurés des mécanismes de contrôle authentiquement démocratiques et efficaces dans le même temps.

Pour ce qui est des interceptions en tant que telles, on s’est récemment rendu compte que les services de renseignement français ont souvent préféré faire appel à leurs homologues américains lorsqu’une information spécifique était nécessaire. Cela crée de fait une brèche juridique qui court-circuite les organismes de contrôle déjà existants. Cela permet néanmoins de rappeler que les services de renseignements français n’ont pas des moyens aussi conséquents qu’outre-Atlantique et qu’ils sont davantage dans une logique de sous-traitance que d’interception massive.

Michel Nesterenko : Il s’agit de services étatiques fonctionnant sous le couvert du secret d’Etat et dans un état de mensonge permanent. La NSA a menti au tribunal chargé d’approuver certaines pratiques. Le chef du renseignement américain est mis en cause pour avoir menti effrontément aux représentants du Peuple américain. Même le président américain n’a pas été informé d’informations stratégiques essentielles et disponibles dans les locaux de la NSA. Certains scandales passés ont démontré l’aisance avec laquelle les services américains pouvaient monter des opérations illégales voire mafieuses pour obtenir des financements illimités et opaques. Contre une telle pieuvre, qui a les moyens de façonner la réalité perçue, l’approche juridique n’a plus de sens. Le Général Dwight Eisenhower, Président des États-Unis, avait en son temps mis en garde contre de telles dérives anti-démocratie. 

C’est le mensonge, encore une fois, de la présidence Bush et des néo-conservateurs, qui en attisant la peur de l’épouvantail du terrorisme, a permis la funeste guerre d’Irak, sous de faux prétextes, et allumé la mèche de l’anti-démocratie, avec l’imposition du Patriot Act qui a, ni plus ni moins, suspendu les libertés individuelles protégées par la Constitution.  

[1] Propos recueillis par Théophile Sourdille, Atlantico.fr

* Michel Nesterenko est Directeur de recherche au Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), spécialiste du cyberterrorisme et de la sécurité aérienne. Après une carrière passée dans plusieurs grandes entreprises du transport aérien, il devient consultant et expert dans le domaine des infrastructures et de la sécurité.

Thiébaut Devergranne est avocat et accompagne les entreprises et les administrations depuis plus de 10 ans dans la maîtrise de leurs risques juridiques en droit des nouvelles technologies.


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