Accueil > Non classé > La « France périphérique » : là où se joue l’avenir des nouvelles classes populaires

La « France périphérique » : là où se joue l’avenir des nouvelles classes populaires

5 février 2014

ImageChristophe Guilluy nous propose une leçon inédite de géographie sociale. S’appuyant sur sa discipline, il révèle une situation des couches populaires très différente des représentations caricaturales habituelles. Leur évolution dessine une France minée par un séparatisme social et culturel. Derrière le trompe-l’œil d’une société apaisée, s’affirme en fait une crise profonde du « vivre ensemble ». Extrait de « Fractures françaises » [1, 2]. 

Pour les élites, cette France populaire, industrielle et rurale a vécu ; au mieux, il s’agit d’une France minoritaire et vieillie, qui s’accroche encore mais qui est condamnée à disparaître. Le problème est que cette France en voie de disparition est majoritaire. Elle se caractérise par son dynamisme démographique et constitue désormais l’épicentre de la question sociale. C’est en effet sur ces territoires que se joue l’avenir des nouvelles classes populaires.

Si les métropoles contribuent aux deux tiers du PIB français, elles ne concentrent qu’au maximum 40 % de la population. La majorité de la population, et singulièrement l’immense majorité des classes populaires, vit à l’écart des territoires les plus dynamiques, dans une «France périphérique ». Des marges périurbaines les plus fragiles des grandes villes jusqu’aux espaces ruraux en passant par les petites villes et villes moyennes, c’est 60 % de la population qui vit à l’écart des métropoles mondialisées. Cette « France périphérique » représente désormais un continuum socioculturel où les nouvelles classes populaires sont surreprésentées.

Sur les ruines de la classe moyenne, des catégories hier opposées, ouvriers, employés, chômeurs, jeunes et retraités issus de ces catégories, petits paysans partagent non pas une «conscience de classe » mais une perception commune des effets de la mondialisation et des choix économiques et sociétaux de la classe dirigeante. Cette « France périphérique » ne se confond pas avec la « France rurale », ni même avec la « France périurbaine ». Elle repose aussi sur un maillage de petites villes et de villes moyennes à l’écart du développement métropolitain. La « France périphérique » s’affranchit du découpage des « aires urbaines de l’INSEE », pour révéler une France populaire et fragile socialement. La très grande majorité des nouvelles classes populaires vit désormais sur ces territoires éloignés des zones d’emplois les plus actives. Ainsi, et pour la première fois dans l’histoire, les classes populaires ne résident plus « là où se crée la richesse » mais dans une « France périphérique », loin des territoires qui « comptent ». Deux siècles après avoir attiré les paysans dans les usines, les logiques économiques et foncières créent les conditions de l’éviction des nouvelles classes populaires des lieux de production – comme un retour à la case départ. Si les ouvriers étaient hier au cœur du système productif et donc dans les villes, les nouvelles classes populaires sont désormais au cœur d’un système redistributif de moins en moins performant.

C’est précisément là que se multiplient les plans sociaux et que les ouvriers et employés subissent depuis vingt ans une dégradation sensible de leurs conditions de travail et parfois de vie. Si les métropoles donnent l’illusion d’une mondialisation heureuse, la France périphérique révèle une face plus sombre du processus. Il existe évidemment une grande diversité économique et sociale, et ce constat ne signifie pas que nous soyons désormais face à des métropoles hyperactives et des espaces périurbains et ruraux gagnés par l’inactivité. À ce titre, les travaux de l’économiste Laurent Davezies ont démontré que le développement local ne passait pas forcément par la sphère productive mais pouvait aussi reposer, par exemple, sur l’économie résidentielle.

Il s’agit, en revanche, de s’interroger sur l’émergence culturelle d’une nouvelle France populaire qui n’a plus grand-chose en commun avec les classes ouvrières du passé. L’éloignement géographique des grands centres urbains, le passage de grandes unités de travail industrielles à de petites entreprises des secteurs industriels et tertiaires, mais aussi le passage d’un habitat collectif à un habitat individuel, participent à l’émergence d’une nouvelle identité populaire, qui se nourrit de la critique de la mondialisation et de son corollaire le multiculturalisme. À bien des égards, tous les idéaux qui confèrent leur spécificité aux grandes métropoles – mondialisation, mobilité, mixité – se heurtent à la précarisation sociale et à l’insécurité culturelle provoquée par l’accentuation de flux migratoires mondialisés.

——————————————————————————–

[1]Atlantico.fr, 3 janvier 2013.

[2] « Fractures françaises« , de Christophe Guilluy (Flammarion, Champs Essais)

Georges Vignaux

Publicités
Catégories :Non classé
%d blogueurs aiment cette page :