États-Unis : pays enchanté, pays de l’égalité sociale… Vous en doutez ?

26 février 2014

Qu’attendez-vous pour tenir l’évangile de l’épanouissement personnel dans une main et l’épître du culte de la performance dans l’autre ?

Qu’attendez-vous pour tenir l’évangile de l’épanouissement personnel dans une main et l’épître du culte de la performance dans l’autre ?

Il y a des américains, tout plein d’américains, pour ne pas dire des millions d’américains, à qui la pauvreté fait de l’œil. Eh bien oui, même la pauvreté peut vous faire la cour dans ce pays phare du monde libre. Personne n’est vraiment trop regardant, aux États-Unis, sur qui vous fait la cour, tant qu’il y a quelqu’un qui vous fait la cour. Euh… ce n’est pas tout à fait exact… Il vous faut avant tout prouver que vous pouvez être autonome. Être autonome dites-vous ? Vous ne le saviez pas ? Ça manque à votre culture.

Dans ce grand et merveilleux pays, modèle de démocratie et d’égalité sociale, l’individu dispose d’un droit inaliénable : l’autonomie. Il suffit d’en jouer comme on joue du trombone. Avez-vous déjà essayé de jouer du trombone ? Ce n’est vraiment pas facile, et je vous mets au défi de le faire. En fait, être autonome, aux États-Unis, c’est un art, dis-je, une sorte d’exploit de funambule. L’idée est la suivante : l’État ne s’occupe pas de vous ou si peu, donc, à vous de trouver au plus profond de vos tripes le ressort qui vous permettrait de rebondir dans toutes les situations. Vous ne me croyez pas ? Essayez, juste pour le plaisir de la chose, de tomber malade aux États-Unis : c’est la ruine assurée. Ben quoi, vous n’avez pas souscrit à une assurance santé privée ? Quel négligent vous faites… Ah, vous n’avez pas les moyens de souscrire à une assurance privée… Eh bien, laissez-moi vous dire que vous êtes dans la merde… et jusqu’au cou… Encore là que, être dans la merde jusqu’au cou n’est qu’un euphémisme.

Vous avez perdu votre emploi ? Le patron a délocalisé la production ? Mais vous êtes vraiment un crétin… Vous êtes un ignorant fini. Ce n’est pas le patron qui a délocalisé la production, c’est la main invisible du marché, celle qui guide l’entrepreneur dans sa quête de bonheur infini par profit interposé. Vous n’en ferez tout de même pas un plat. C’est à croire que vous ne comprenez rien à la morale puritaine américaine qui ne tolère pas que les temps libres se passent dans l’oisiveté ou l’inaction. Quand comprendrez-vous qu’il faut effacer toute coupure entre travail et loisir, qu’il faut lutter contre le temps mort, la vacuité, l’inoccupation, qu’il faut être constamment en besogne et s’assurer d’une activité continue, d’où le succès inespéré pour les patrons des entreprises de l’arrivée des technologies mobiles qui attachent le travailleur aux milliers de fils invisibles de la communication et du travail. Et ce corps laborieux et vigoureux au service de Dieu, au service de la nation, qui « In God We Trust », qu’en faites-vous ? Prenez-vous en main, que diable… Achetez des livres de croissance personnelle. Assistez à des séminaires de PNL. Soyez pro-actifs. Soyez maître de votre vie et architecte de votre destin. Regardez-les, ils sont des millions à attendre que l’État leur vienne en aide… quelle engeance de paresseux… Non mais, c’est à ça que vous voulez ressembler ?

Entre-temps, à San Francisco, à Wichita, à Albany, à Atlanta, à New York et partout dans toutes les petites bourgades de ce grand et merveilleux pays enchanté, des gens sans emploi, ou à l’emploi précaire, ou à l’emploi mal rémunéré, ou bien, des gens  fauchés par la crise financière de 2008 s’apprêtent à devenir de fiers soldats de la vulgate américaine de l’autonomie. Qu’attendez-vous pour tenir l’évangile de l’épanouissement personnel dans une main et l’épître du culte de la performance dans l’autre ? C’est lui le nouvel homme attendu. Pour le reste on s’en fout, à vous de vous démerder…

Quelle nation lumineuse que les États-Unis lorsqu’elle brille de ses mille feux ! Admirez-là, jubilez, dansez, participez à cette joie infinie ! Devenez celui par qui les choses arrivent… Ben, j’peux pas m’sieur, j’suis complètement fauché

© Pierre Fraser, 2014

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :