iPod, iPad, iPhone et le bonheur du développement mondial

28 février 2014

L'iPod aurait contribué, en 2006, à la création de plus de 41 170 emplois.

L’iPod aurait contribué, en 2006, à la création de plus de 41 170 emplois dans le monde.

Les études semblent définitivement faites pour appuyer un point ou l’autre. Difficile de trouver une étude tout à fait objective, ou du moins, sans coloration ou connotation. On devrait donc toujours se méfier des études ! Mais bon, voilà-t-il que trois chercheurs, Greg Linden, Jason Dedrick et Kenneth Kraemer[1] ont analysé comment l’iPod en est arrivé à créer de l’emploi, et bien évidemment des profits, et ce, un peu partout sur la planète. Tant qu’à faire, pourquoi lésiner sur la portée d’une innovation technologique ? Toujours est-il que l’iPod, cette tête de gondole de la société Apple, aurait contribué, en 2006, à la création de 13 920 emplois sur le seul territoire américain contre plus de 27 250 ailleurs dans le monde. À bien y regarder, c’est un rapport du simple au double. Faut-il s’émerveiller de la chose et applaudir au « génie visionnaire » de Steve Jobs alors PDG de l’entreprise ? En fait, ce sont surtout les américains qui devraient s’inquiéter. Pourquoi ?

Apple est souvent considérée comme la quintessence même du succès commercial que vantent et louangent sur toutes les tribunes des spécialistes et chroniqueurs qui n’ont jamais eux-mêmes possédé une entreprise. Même le président Obama et consort sont venus dire que ce miracle ne pouvait être qu’américain. Dans une Amérique qui s’est toujours voulue la lumière du monde tournée vers l’avenir — le rêve américain de la cité sur la colline, l’American Way —, à quoi fallait-il s’attendre d’autre ? Et que trouve-t-on dans une société aussi éclairée ? De remarquables conditions économiques, financières et politiques qui produisent à profusion des innovateurs et des entrepreneurs de haut calibre : ça, c’est le discours que les gourous de tout genre veulent nous faire avaler. Ce que l’américain moyen n’a peut-être pas vu derrière tout ce clinquant et tout ce tintamarre entrepreneurial, c’est que ces merveilleux génies des technologies créent plus d’emplois hors des États-Unis que dans leur propre pays. Vous me direz qu’il ne faut pas être un devin, encore moins d’avoir parcouru l’étude des trois chercheurs pour poser un tel constat, et c’est justement là où vous faites erreur. Encore là, et une fois de plus, pourquoi ?

En fait, dans la psyché nord-américaine, l’Asie c’est un tout, un genre de melting pot où tout ce qui est jaune rit jaune de notre situation — la même dynamique prévaut en Europe —, et pourtant, l’Asie est bien plus complexe et différenciée. Dans un pays de plus de 1,3 milliard d’habitants, la Chine ne comptait, en 2006, que 12 270 emplois directement liés à l’iPod, alors que les Philippines, avec plus de 4 750 emplois pour une population de 92 millions de personnes, profitaient largement plus des retombées du génie de Steve Jobs. Et alors, qu’en est-il du discours « La Chine est devenue la manufacture du monde » et « La Chine vole nos emplois » quand on analyse de tels chiffres ? En réalité, ces chiffres sont intéressants à plus d’un égard dans leur distribution : (i) même si la majorité des emplois liés au iPod sont hors du territoire américain, c’est tout de même aux États-Unis que les salaires liés à l’iPod (13 920 emplois = 750 $ millions en masse salariale) sont totalement disproportionnés par rapport aux salaires des autres pays (27 250 emplois = 320 $ millions en masse salariale) ; (ii) aux États-Unis, 7 789 emplois liés à l’iPod relèvent de la vente au détail, pour une masse salariale de 220 $ millions ; (iii) toujours aux États-Unis, 6 101 emplois liés à l’iPod sont des emplois exigeant un très haut degré de scolarisation (ingénieurs, informaticiens) et représentent une masse salariale de plus de 220 $ millions ; (iv) l’autre 310 $ millions restant se répartit aux États-Unis entre tous les autres professionnels de haut niveau gravitant autour de l’iPod.

Conclusion de l’affaire ? Ce sont les ingénieurs et les informaticiens qui remportent haut la main la palme des salaires les plus élevés. En fait, c’est deux fois le salaire des non professionnels et sûrement plus que la masse salariale totale des emplois liés à l’iPod en Asie. Comment, dans une telle situation, pour un américain moyen, ne pas être ambivalent face à la délocalisation de la production ? Elle génère d’importants salaires en sol américain pour un petit nombre de personnes, mais elle génère aussi beaucoup d’emplois mal rémunérés pour un grand nombre de personnes. Telle est la mathématique économique de l’iPod et des entreprises de haute technologie de la Silicon Valley.

© Pierre Fraser, 2014


[1] Dedrick, J., Kraemer, K.L., Linden, G. (2008), Who Profits from Innovation in Global Value Chains ? A Study of the iPod and notebook PCs, in «Journal of International Commerce and Economies», p. 223-239 ; http://pcic.merage.uci.edu/papers/2011/InnovationJobCreationiPod.pdf.

Publicités
%d blogueurs aiment cette page :