Mondialisation et redistribution de la richesse pour tous

1 mars 2014

Huit jours plus tôt avant le lock-out, Caterpillar annonçait un profit record de 4,9 $ milliards. (Photo : © The Christian Science Monitor)

Huit jours plus tôt avant le lock-out, Caterpillar annonçait un profit record de 4,9 $ milliards.
(Photo : © The Christian Science Monitor)

J’aime bien les titres ironiques. Ils renvoient à une certaine réalité, obligent à une réflexion, mettent en exergue des dynamiques sous-jacentes qui nous affectent tous à des degrés divers, merveilleuse mécanique que celle de la mondialisation. Selon vous, que se passe-t-il lorsque deux pays décident de s’associer sur le plan économique, disons les États-Unis et la Chine, pour ne nommer qu’eux ? Un phénomène qui était pourtant à prévoir se produit : la pression à la baisse sur les salaires du pays initialement le plus riche. Et que diriez-vous, si les salaires de la classe moyenne américaine rejoignaient un jour ceux de la classe moyenne chinoise ? Scénario improbable dites-vous ? Sur quoi vous appuyez-vous pour faire une telle affirmation ? Examinons ensemble quelques faits fort éloquents.

Le 3 février 2012, la société américaine Caterpillar procédait à un lock-out[1] des employés de son usine canadienne de London en Ontario et déplaçait une partie de sa production dans une toute nouvelle usine récemment construite à Muncie dans l’Indiana, État dans lequel, où 36 heures plus tôt, le gouverneur Mitch Daniels approuvait une nouvelle législation rendant plus difficile la constitution d’un syndicat. Coïncidence ou non ? Rien n’est moins certain, mais toujours est-il que, huit jours plus tôt, au moment de la publication des résultats financiers annuels, Caterpillar annonçait un profit record de 4,9 $ milliards, une augmentation de plus de 83 % par rapport à l’année fiscale 2010 où les profits avaient atteint 2,7 $ milliards. Comment expliquer un tel comportement corporatif dans un contexte où les profits sont particulièrement substantiels ? Quelle logique préside à de telles décisions ? Peut-être me direz-vous, si vous êtes le moindrement cynique, qu’il s’agit de simple cupidité ou de course effrénée au profit, et vous ne serez pas tellement loin de la vérité, mais les événements révèlent une logique un peu plus complexe.

Pour remettre les choses en perspective, l’usine de London en Ontario avait été au cœur d’un important conflit syndical et les travailleurs avaient fini par avoir gain de cause. De l’autre côté de la frontière, dans une autre usine de Caterpillar situé à La Grange dans l’Illinois, les employés, n’ayant été impliqués dans aucun conflit syndical, gagnaient moins que leurs confrères canadiens, mais avaient tout de même encore un emploi. Selon la thèse économique à laquelle vous adhérez, il se peut fort bien que certains d’entre vous disent que les travailleurs ontariens ont vaincu les méchants capitalistes, alors que d’autres, parmi vous, diront qu’il s’agit d’un sombre moment pour une entreprise dans le cadre d’une économie mondialisée. De mon point de vue, les travailleurs ontariens ont tout simplement été victimes de leur succès syndical… C’est le côté pervers de la mondialisation, une attaque en règle des gains acquis par les syndicats depuis un siècle et demi. En fait, dans un contexte mondialisé où les capitaux se déplacent plus librement que les gens, il est plausible d’envisager que l’issue la plus probable soit que les emplois se déplacent de concert avec les capitaux[2].

Le comportement de Caterpillar est également révélateur d’une réalité pourtant bien actuelle : depuis une dizaine d’années, dans la foulée de la mondialisation de l’économie, les entreprises étrangères implantées au Canada ont ainsi fermé plusieurs manufactures ou procédé à des lock-out dans un contexte tout à fait particulier : (i) sortie de crise financière (2008) ; (ii) fragile reprise économique ; (iii) dollar canadien fort, parfois au pair avec le dollar américain ; (iv) sentiment chez les travailleurs que leur rapport de force avec les patrons s’amenuise d’année en année. Pour dire les choses plus clairement, le rapport de force est désormais du côté des patrons. Les employés doivent se le tenir pour dit. La preuve, Caterpillar, lors des négociations, a tout simplement exigé une diminution de 50 % des salaires pour différentes catégories d’emplois, l’élimination pure et simple du régime de retraite à prestations déterminées, une réduction significative des plans d’assurance maladie et autres avantages sociaux ajustés au coût de la vie. Huit jours plus tôt, l’entreprise déclarait un profit record…

Pourtant cette façon de faire n’est pas récente et nous ramène à la fin du XIXe siècle alors qu’Andrew Carnegie, le géant de l’industrie américaine de l’acier, le baron voleur ou le grand bâtisseur, c’est selon, disait, dans son Évangile de la richesse (Gospel of Wealth) que, face à la compétition, les patrons qui emploient des milliers de personnes, sont dans l’obligation de faire des économies importantes, quittent à payer les employés le moins cher possible. Bravo…

© Pierre Fraser, 2010.


[1] Keenan, G. (2012), Caterpillar pulls plug on London plant, The Globe and Mail, February 3 ; http://www.theglobeandmail.com/globe-investor/caterpillar-pulls-plug-on-london-plant/article544321/.

[2] Milanovic, B. (2011), The Haves and the Haves-Nots : A Brief and Idiosyncratic History of Global Inequality, New York : Basic Books.

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