Dieu, la nation et la mondialisation : One World Under God

2 mars 2014

Insidieusement et imperceptiblement, le célèbre «One Nation Under God» est en passe de devenir «One World Under God».

Insidieusement et imperceptiblement, le célèbre «One Nation Under God» est en passe de devenir «One World Under God».

Les Américains sont croyants. Très croyants. La croyance porte à croire qu’il faut croire et ils croient les Américains. C’est même inscrit sur leur billet d’un dollar : In God We Trust. Affirmation forte s’il en est, elle engage non seulement tout un peuple, mais également des façons de faire et de vivre. God Bless You dit le président après chaque allocution. One Nation Under God : « Je jure allégeance au drapeau des États-Unis d’Amérique et à la République qu’il représente, une nation unie sous l’autorité de Dieu, indivisible, avec la liberté et la justice pour tous. » L’affaire est sérieuse, mais les Américains de la classe moyenne, trop occupés à s’occuper d’eux-mêmes, ne voient pas que, insidieusement et imperceptiblement, le célèbre One Nation Under God est en passe de devenir One World Under God. Je m’explique.

Indéniablement, et il faudrait être tout à fait obtus pour ne pas s’en rendre compte, la mondialisation a effectivement enrichi le monde. Vous en doutez ? Vous ne devriez pas. C’est le principe de l’aspiration des profits par le haut : alors que les coûts des délocalisations ont été imputés aux travailleurs des pays industrialisés, les profits, eux, ont pris un tout autre chemin, celui des gens déjà bien nantis et celui des gens qui sont devenus, par ricochet de la mondialisation, des gens très bien nantis. Comme l’argent ne peut se répartir équitablement, ce n’est pas dans sa nature, il est allé se réfugier dans les mains de ceux qui savent bien le traiter et le faire fructifier, prendre bien soin de lui. Qui aurait l’idée saugrenue de confier de l’argent à un paumé ? Il ne saurait quoi en faire, et surtout, il ne saurait même pas comment s’en occuper. Donc, tout naturellement, l’argent trouve par lui-même son chemin vers ceux qui l’aiment et le comprennent. Et c’est pour ça qu’il se retrouve rarement en grande quantité dans les mains des gens de gauche, vous savez, ces gens qui éprouvent de l’empathie pour leurs semblables, ces gens qui préconisent la redistribution de la richesse (quelle vilaine expression que celle-ci), ces gens qui sont épris de justice sociale (quelle autre vilaine expression que celle-ci). Mais j’arrête là, car je vais donner l’impression que les gens de gauche ont l’apanage de la bonté et de la justice.

Toujours est-il que, dans l’imaginaire collectif, les gens de gauche sont généralement perçus comme des gens préoccupés par la pauvreté en Afrique, des conditions d’éducation des jeunes filles dans les pays musulmans, participant à tous les je-ne-sais-quoi Sans Frontières, membres d’ONG et j’en passe. Pourtant, l’ironie de la chose, c’est que ceux qui ont une véritable vision globale et internationale des problèmes auxquels est confrontée l’humanité sont bien ceux que l’on qualifie de méchants capitalistes. Encore là, je sens poindre en vous un soupçon de scepticisme. Que pensez-vous que fait Bill Gates avec sa fondation philanthropique ? J’admets, c’est un bien mauvais exemple, et je m’amende. Je disais donc, qui de mieux placé qu’un PDG d’une multinationale ou d’une transnationale pour être au fait des problèmes qui agitent l’humanité ? N’est-il pas celui qui doit connaître les lois des pays dans lesquels il fait affaire pour savoir comment mieux les contourner et les plier à son avantage ? Avez-vous une idée du temps et de l’effort que ça demande ? Imaginez toute la batterie d’avocats qu’il fait ainsi vivre et tous les pots-de-vin qu’il doit verser pour juguler tous les problèmes qui pourraient entraver sa démarche de bienfaisance. Encore là, certains me diront que je suis de mauvaise foi et que je leur sers de vieux clichés éculés. Eh bien, je m’en excuse, et je m’amende une seconde fois.

Ce que l’Amérique a offert au monde, ou si ce n’est pas encore fait c’est en train de se faire, c’est son merveilleux modèle social d’égalité des opportunités. Personne, aux États-Unis, n’a jamais parlé d’égalité sociale, bien au contraire, c’est une trop vilaine expression. Les Américains, puritains de nature, n’aiment pas les gros mots, surtout ceux qui sont de nature blasphématoire. Partons alors du principe que la mondialisation est désormais une réalité de la vie et qu’elle est là pour rester et accommodons-nous-en. L’idée est la suivante : égalité des opportunités signifie que tous, tous autant que nous sommes, avons la capacité de développer nos aptitudes et nos connaissances pour se hisser au sommet — le mythe du self-made-man. Le seul hic dans l’affaire, c’est qu’on a oublié de nous dire que tous ne peuvent être sommet. Alors, diminuons quelque peu nos attentes, histoire de voir si l’idée tient toujours la route : développons nos aptitudes et nos connaissances de façon à devenir aussi mobiles que les capitaux et les marchandises qui transitent tout autour du globe. Rabaissons-nous au simple niveau de ce qui peut librement circuler. N’est-ce pas là une idée séduisante ? Pensez-y un instant : peu importe le pays d’origine de votre passeport, si vous pensez globalement, vous vous inscrirez dans la dynamique même de la mondialisation, celle d’une mobilité et d’une circulation permanente. Si vous vous entêtez à penser localement, vous subirez bêtement les contrecoups de ne pas penser globalement, la classe moyenne des pays industrialisés étant un bon exemple. La mathématique est élémentaire, il suffit de l’appliquer. Autrement dit, faites en sorte de devenir une ressource humaine compétente — compétence étant le maître mot dans une société aux emplois mobiles et précaires —, une marchandise à haute valeur ajoutée. Pour ce faire, il suffit d’accumuler les diplômes et parler plusieurs langues. Rien de plus simple. Suffit de s’y mettre.

Quand l’Amérique exporte sa culture générale et sa culture entrepreneuriale sur toute la planète, qu’elle iPod, iPad et iPhone toutes les cultures dans le dénominateur commun d’Apple, Google, Facebook, Twitter, Hollywood et consort, c’est bien de One World Under God dont on parle… un One World Under God of America. Bienvenue au paradis !

© Pierre Fraser, 2010.

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