Des bienfaits de la mondialisation

6 mars 2014

Vous êtes même capable de voir ces dizaines de millions de gens, sinon des centaines de millions de gens, en provenance du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine (BRIC) sortir de la pauvreté par la main invisible du marché mondialisé.

Vous êtes même capable de voir ces dizaines de millions de gens, sinon des centaines de millions de gens, en provenance du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine (BRIC) sortir de la pauvreté par la main invisible du marché mondialisé.

À force de voir la mondialisation par la lorgnette de l’idéologie de gauche, on finit inévitablement par penser qu’il s’agit d’une bien mauvaise affaire. Tentons, pour un instant, d’entrer dans la tête d’un capitaliste. On s’y sent un peu à l’étroit, tout comme on se sentirait tout aussi à l’étroit dans la tête d’un partisan de l’équité sociale, mais on finit rapidement par s’y habituer. C’est même galvanisant, comme une surdose d’adrénaline qui surcharge les neurones, comme une soudaine volonté de prédation, comme une subite envie de succès. Tout le discours du gagnant, du bâtisseur et du visionnaire arrive à tenir dans un tel espace. Fascinant !

Tout d’abord, vous ne voyez plus le monde comme une seule et grosse boule d’inégalités sociales. Des nuances apparaissent, que vous n’aviez pas vu jusqu’alors. Concentrée dans certains pays, l’iniquité sociale semble ne toucher que quelques groupes bien précis. Dans cette nouvelle vision mondialisée, un tout autre portrait fait jour : la mondialisation apparaît non seulement soudain comme une puissante force bénéfique pour tous, mais elle semble également aplanir les inégalités sociales. Sidérant ! Jamais vous n’auriez pu envisager une telle chose. Vous êtes même capable de voir ces dizaines de millions de gens, sinon des centaines de millions de gens, en provenance du Brésil, de la Russie, de l’Inde et de la Chine (BRIC) sortir de la pauvreté par la main invisible du marché mondialisé. Vous voyez ces pays émerger de leur jadis condition de paumés de la planète accéder au statut de nation digne de ce nom. Vous comprenez qu’il ne sert plus à rien de pointer constamment du doigt ces quelques nouveaux milliardaires chinois, oligarques russes ou nouveaux pandits indiens sortis de nulle part, bien au contraire. Ce que vous voyez réellement, ce sont 300 millions de personnes en Chine qui viennent d’accéder au bonheur de la classe moyenne. Vous avez même une vision : entre 2 et 3 milliards de personnes pourraient bien sortir de la pauvreté d’ici les vingt à trente prochaines années au rythme où les choses sont parties. Plutôt que de vous inquiéter de ces inégalités sociales qui semblent prendre de l’ampleur dans votre propre pays et qui n’affectent, au bout du compte, que des centaines de milliers de personnes, ce que vous voyez, ce sont plutôt tout ces gens qui accéderont enfin à un niveau de vie décent. Même plus, vous savez désormais que c’est toute l’humanité qui profitera de cette formidable philosophie qu’est le néolibéralisme. Et dire qu’il y en a qui sont prêts à occuper Wall Street pour empêcher ça… Désolant…

Et vous vous demandez pourquoi vous avez été si aveugle, si borné, si entêté de ne pas adhérer à ce credo du bonheur économique pour tous. Pourtant, tout était là, il suffisait d’observer ce que l’Histoire avait laissé comme artefacts : la force de création destructive propre au capitalisme, ce processus continuellement à l’œuvre dans les économies où des secteurs d’activité disparaissent totalement au profit de la création de nouvelles activités économiques, a bien montré, au cours des deux derniers siècles, que le capitalisme augmente inévitablement, inéluctablement, le niveau de vie de tout un chacun, pour autant qu’on lui laisse le temps d’agir à son rythme. La différence, aujourd’hui, par rapport aux deux siècles précédents, c’est que toute la planète peut en profiter et non plus seulement quelques pays privilégiés. Si ça, ce n’est pas de la redistribution de la richesse, alors je ne sais vraiment pas de quoi il peut s’agir… Vous avez désormais la foi, une foi inébranlable envers les bienfaits de la mondialisation, malgré les vagues de licenciements massives et récurrentes depuis le début des années 1990, malgré un chômage structurel jetant annuellement des dizaines de milliers de familles dans la rue. Malgré tout, vous êtes fermement ancré dans l’idée que tout ça n’est que passager et que tout rentrera dans l’ordre, car l’Histoire se trompe rarement…

© Pierre Fraser, 2014

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