La misère des milliardaires

7 mars 2014

Toutes choses étant inégales par elles-mêmes dans nos sociétés industrialisées, c’est l’augmentation du bonheur des mieux nantis qui serait directement corrélé à toute augmentation de richesse.

Toutes choses étant inégales par elles-mêmes dans nos sociétés industrialisées, c’est l’augmentation du bonheur des mieux nantis qui serait directement corrélé à toute augmentation de richesse. (Photo : © Forbes)

Difficile de s’imaginer qu’un milliardaire puisse vivre une quelconque misère, ne serait-elle qu’existentielle. Et pourtant, la chose est possible. Est-ce que le paradoxe d’Easterlin vous dit quelque chose ? Il est très simple à comprendre : une hausse du PIB ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par l’ensemble des habitants d’un pays donné. Vue sous un autre angle, du moment qu’une société atteint un certain seuil de richesse, toute augmentation supplémentaire de cette même richesse n’a pas ou peu d’influence sur l’évolution du bien-être moyen de sa population. Toujours selon Easterlin, toutes choses étant inégales par elles-mêmes dans nos sociétés industrialisées, c’est l’augmentation du bonheur des mieux nantis qui serait directement corrélé à toute augmentation de richesse. Ici, c’est le modèle des bassins versants qui s’applique : si la richesse de ceux qui sont déjà fort bien nantis augmente, c’est que la richesse de quelqu’un, quelque part, diminue forcément. Encore là, c’est l’aspiration des profits par le haut : les démunis et la classe moyenne contribuent à enrichir ceux qui sont déjà riches. Comment puis-je donc oser parler de la misère des milliardaires ? Je m’explique.

En fait, certains économistes[1] — ceux qui n’arrivent jamais à prédire les crises financières et économiques, mais qui expliquent après coup comment celles-ci ont pu se produire (je ne devrais surtout pas porter de tels jugements moraux…) — ont pu mettre en évidence que le paradoxe d’Easterlin ne s’appliquerait qu’au niveau intergénérationnel et dans les pays industrialisés : il se peut que vous ne soyez pas aussi heureux que vos parents l’étaient, bien que vous soyez plus riches qu’eux. Par contre, ce que tout immigrant en provenance de pays en développement peut vous dire, c’est que les gens fortunés sont franchement plus heureux, et que l’argent fait le bonheur. Parlez-en également à tous ces citoyens de la classe moyenne qui, au sortir de la crise financière de 2008, ont perdu leur maison et leurs avoirs. Parlez-en aussi à tous ces Espagnols et Grecs à qui sont imposées des mesures d’austérité. Aucun doute, l’argent fait le bonheur et ceux qui disent le contraire sont de fieffés menteurs. Encore plus choquant lorsqu’un bien nanti vient vous dire que l’argent ne fait pas forcément le bonheur…

Voyons, pour un instant, les choses autrement. Supposons que, après avoir perdu maison, économies et emploi, après avoir été au chômage et après avoir été prestataire de l’aide sociale, une entreprise vous offre un boulot très payant, disons de l’ordre de 100 000 dollars ou euros annuellement. Serez-vous heureux pour autant ? Peut-être pas, parce que vous savez fort bien que la donne économique a totalement changé et que les crises économiques et financières ne sont plus que des événements exceptionnels. Ils peuvent survenir à tout moment sans crier gare et vous jeter de nouveau à la rue. Quelle attitude adopterez-vous ? Achèterez-vous une autre maison, une autre auto, une autre motoneige ? Reprendrez-vous vos bonnes vieilles habitudes ? Serez-vous plutôt prudent et économe ? Sachant que la précarité est une dynamique dorénavant intégrée à la machine économique, investirez-vous à la bourse ou dans des plans de retraite ? Maintenant que vous avez retrouvé une certaine capacité financière, qu’avez-vous au juste l’intention de faire ? Hormis le fait de manger trois repas par jour, ce qui augmente forcément votre capital bonheur par rapport à votre situation précédente, êtes-vous pour autant plus heureux ? Alors, imaginez la misère des riches, et surtout celle des milliardaires… (j’ironise…)

© Pierre Fraser, 2014


[1] Stevenson, B., Wolfers, J. (2008), Economic Growth and Subjective Well-Being: Reassessing the Easterlin Paradox, in «Brookings Papers on Economic Activity, Economic Studies Program», The Brookings Institution, vol. 39, n° 1, pages 1-102.

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