Inégalités, certes, mais chez les riches

8 mars 2014

Aussi étrange que la chose puisse paraître, les plus grandes disparités ne se répartissent pas entre le 10 % le plus riche de la population et le 90 % restant, mais bel et bien dans ce même 10 %.

Aussi étrange que la chose puisse paraître, les plus grandes disparités ne se répartissent pas entre le 10 % le plus riche de la population et le 90 % restant, mais bel et bien dans ce même 10 %.

Les riches, entre eux, font preuve d’une grande disparité. Tous ne sont pas égaux devant la richesse, alors que tous sont relativement égaux devant la pauvreté. Les économistes français Emmanuel Saez[1] et Thomas Piketty ont particulièrement mis en évidence ce phénomène de redistribution de la richesse aux États-Unis. De 1920 à 1940, 45 % des revenus ont été accaparés par 10 % des citoyens. Tout au cours de la Seconde Guerre mondiale, cette proportion est descendue aux environs de 33 % et s’y est relativement maintenue jusqu’au choc pétrolier de 1973 : c’est l’époque des Trente glorieuses, la constitution effective d’une véritable classe moyenne dans les pays industrialisés, l’augmentation du niveau vie, une redistribution relativement efficace de la richesse. Depuis cette époque, la part retournée au 10 % de la population la mieux nantie n’a cessé d’augmenter d’année en année. En 2006, cette portion atteignait plus de 50 % du revenu national, un sommet jamais atteint même lors de l’exubérance de la décennie 1920.

Aussi étrange que la chose puisse paraître, les plus grandes disparités ne se répartissent pas entre le 10 % le plus riche de la population et le 90 % restant, mais bel et bien dans ce même 10 %. Tout au cours de l’expansion économique qui a prévalu entre 2002 et 2006, les trois quarts de l’augmentation des revenus aux États-Unis ont été aspirés vers le 1 % de la population la plus riche. Selon Saez, le revenu annuel familial moyen, aux États-Unis, pour cette période, se répartit comme suit : les familles qui se situent dans le 0,01 % des familles les mieux nantis affichent un revenu annuel moyen de 23,846,950 $ ; les familles qui se situent entre le 0,1 % et le 0,01 % affichent un revenu annuel moyen de 2,802,020 $ ; les familles qui se situent entre le 1 % et le 0,1 % gagnent annuellement 1,019,089 $ ; celles situées dans le 10 % gagnent 246,934 $ ; le 90 % restant, quant à lui, a un revenu moyen de 29,840 $. Une chose est claire, il n’y a pas qu’un fossé social entre le 10 % et le 90 % de la population en matière de revenus, mais bel et bien un abysse entre les riches et les très riches. Imaginez le sentiment de frustration et d’iniquité que doit ressentir celui qui gagne 2,802,020 $ alors que son collègue en gagne 23,846,950 $… Ce n’est même pas un rapport du simple au double, mais un rapport de 12 fois supérieur. Et encore là, que pense l’employé de la classe moyenne, lorsqu’il prend connaissance que celui qui gagne 23,846,950 $ gagne 800 fois plus que lui ? Il ne pense même pas, il se dit que c’est indécent ou qu’il ne peut rien y faire.

Au vu de tels chiffres, il faut aussi se dire que si ceux-ci s’enrichissent à un rythme aussi effréné, c’est forcément qu’il y en a qui doivent s’appauvrir à un rythme aussi effréné. Le magazine Forbes et sa célèbre liste des milliardaires, a pu mettre en lumière que, entre 1983 et 2000, bien que les revenus des bien nantis aient effectivement été en croissance tout au cours de cette période, ce sont surtout ceux des plus riches qui ont connu la plus grande croissance : 25 % de ce groupe a connu une croissance de plus de 4,3 fois, alors que le 75 % de ce même groupe a connu une croissance de seulement 2,1 fois. Quel malheur… En 2011, dans son rapport annuel, le groupe financier Crédit Suisse évaluait que plus 29,6 millions de personnes détenaient une fortune estimée à plus d’un million de dollars, soit ½ % de la population mondiale ; 84,700 personnes disposaient d’une fortune de plus de 100 $ millions ; 2,700 personnes disposaient de plus d’un demi-milliard de dollars. Le plus ironique dans l’affaire, c’est que ceux qui ont le plus profité de la crise financière et économique de 2008, ce sont justement ces gens. Saez évalue que, entre 2009 et 2010, 93 % des gains nets ont été aspirés par le 1 % qui détient la plus grande part des revenus. Ce n’est pas rien…

Et le plus fou dans l’affaire, c’est que, parmi ces gens, certains considèrent que leur charge fiscale est déjà trop lourde, qu’ils donnent déjà beaucoup à la société en créant des emplois — leur conception de la redistribution de la richesse —, qu’ils ont le droit de gagner ce qu’ils gagnent et de le conserver, parce qu’ils travaillent très fort pour y arriver. Il y a peut-être là quelques points à considérer, non ?

© Pierre Fraser, 2014


[1] Saez, E. (2012), Striking It Richer : The Evolution of Top Incomes in the United States, UC Berkeley, http://elsa.berkeley.edu/~saez/saez-UStopincomes-2012.pdf.

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