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Quand Google et Facebook réclameront-elles un siège à l’ONU ?

9 mars 2014

Ceux qui ne vivent que pour faire des affaires et qui n’aspirent qu’à jouer sur tous les terrains de golf de la planète, deviendront bientôt une super classe apatride.

Ceux qui ne vivent que pour faire des affaires et qui n’aspirent qu’à jouer sur tous les terrains de golf de la planète, deviendront bientôt une super classe apatride.

L’idée peut vous paraître saugrenue que des entreprises puissent réclamer un siège à l’ONU, et vous auriez raison de le penser. Ce sont des États-nations qui siègent à l’ONU et pas autrement. Inversons, pour un moment, la situation si vous le voulez bien. Le cas du géant australien de la presse, Rupert Murdoch et son empire News Corporation, est éloquent à cet égard. Après avoir acheté et acquis, sur tous les continents, des journaux, des magazines, des maisons d’édition, des entreprises de câbles, des réseaux de télévision, des entreprises satellitaires, ainsi que des entreprises spécialisées dans l’Internet, l’entreprise est non seulement devenue tentaculaire, mais a aussi réussi à s’approprier des joyaux médiatiques d’influence dont le célèbre Wall Street Journal, le réseau de télévision américain de droite Fox Broadcasting Company, et le magazine de référence des geeks, Wired. L’affaire n’est pas innocente. Cette entreprise, à elle seule, faisant affaire partout sur la planète, concentre non seulement l’information, mais détient aussi tous les pouvoirs du quatrième pouvoir, et peut-être même plus. À ce titre, par son pouvoir d’influence, Rupert Murdoch pourrait bien réclamer pour News Corporation un siège à l’ONU au seul titre d’être un État de l’information.

Le romancier et avocat américain Scott Turow, quant à lui, en 1993, dans un roman intitulé Pleading Guilty, prophétisait quasiment la situation : « Depuis plusieurs jours, Tad (président directeur général d’une compagnie d’assurance) se disait qu’il serait peut-être préférable qu’il se préoccupe un peu plus du Premier ministre Miyazawa que de Bill Clinton. Quelqu’un doit s’asseoir et réfléchir à ceci : parce que les gens de notre entreprise, ceux qui ne vivent que pour faire des affaires et qui n’aspirent qu’à jouer sur tous les terrains de golf de la planète, deviendront bientôt une super classe apatride. Même plus, ils se soucient essentiellement de savoir où vous avez obtenu votre MBA et non de savoir dans quel pays vous êtes nés. C’est le retour au Moyen-Âge et au féodalisme, c’est le retour des petits duchés et d’une multitude de petits fiefs non affiliés. Ils sont prêts à accepter tous ceux qui auraient l’intention de prêter allégeance à leurs drapeaux. Quand tous seront bien occupés à se tapoter dans le dos et à se féliciter parce que les concurrents (Reds) auront été éliminés, ils se demanderont bien alors pourquoi Coca-Cola a obtenu un siège à l’ONU[1]. »

Tout ça peut paraître bien surréaliste, mais il y a une leçon à tirer de ces quelques réflexions. Tout d’abord, le 1 %, ce fameux 1 % dont le mouvement Occupy n’a cessé de nous rabattre les oreilles en 2011, représente effectivement cette super classe d’apatrides. Ils ne doivent allégeance à aucun pays, puisque leur terrain de jeu ce sont tous les pays. Ils ne doivent allégeance qu’à leur entreprise mondialisée par laquelle ils sont transnationalisés. C’est-à-dire, qu’ils ont le sentiment d’être partout et nulle part à la fois. Leurs différents lieux d’habitation, leurs échanges et leurs interactions de part et d’autre des frontières deviennent un aspect ordinaire et durable de leur réalité quotidienne. Ce qui importe dès lors, c’est de savoir quelle institution vous avez fréquenté et si cette même institution a le cursus voulu pour vous projeter partout sur la planète. Pour le reste, vous avez l’assurance de faire partie de cette élite. Devenez, tout comme les capitaux et les marchandises, des biens à mobilité élevé capables de franchir toutes les frontières. Autrement dit, dans la logique d’un marché mondialisé, d’une planète globalisée, vous devez vous fondre dans cette logique pour accéder à la richesse.

Entre-temps, alors que Google et Facebook sont, par définition, mondialisées, alors que nous sommes des milliards à vivre sur leurs continents virtuels, qu’attendons-nous pour nous lever et exiger qu’elles obtiennent un siège à l’ONU ? Les gens d’affaires ne disent-ils pas que le privé est plus efficace que la fonction publique ?

© Pierre Fraser, 2014


[1] Turow S. (1993), Pleading Guilty, First Edition, New York : MacMillan, p. 149, (notre traduction).

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