Notre démission économique

10 mars 2014

 Nous nous disons donc qu’il est impossible de se retrouver en situation de pauvreté, donc nous continuons à consommer.

Chaque jour qui passe nous confirme avec de plus en en plus de certitude que nous pouvons continuer à consommer sans que le ciel ne nous tombe sur la tête.

Ce n’est pas demain la veille que nous voudrons relocaliser les industries manufacturières dans les pays occidentaux, pour la simple raison que nous ne sommes pas prêts à payer plus cher et à diminuer notre niveau de consommation. Pourtant, on s’endette et on s’appauvrit à une vitesse effarante. Mais ça, nous ne voulons pas le voir. Pourquoi ? Parce que chaque jour qui passe nous confirme avec de plus en en plus de certitude que nous pouvons continuer à consommer sans que le ciel ne nous tombe sur la tête. Nous sommes convaincus que demain sera la réplique d’hier ou d’aujourd’hui.

Même si nous vivons d’une paye à l’autre, même si nous sommes endettés par-dessus la tête, même si nous savons que si les taux d’intérêt augmentent et que nous pouvons tout perdre, même si nous sommes tout à fait conscients que le moindre imprévu peut faire basculer notre vie dans un véritable cauchemar financier, nous continuons tout de même à consommer comme jamais auparavant. Pourquoi ? Parce que nous avons acquis la conviction que, depuis la crise de 2008, les gouvernements peuvent venir à la rescousse et tout régler. Nous nous disons donc qu’il est impossible de se retrouver en situation de pauvreté, donc nous continuons à consommer.

Pourtant, en 2010, « la France comptait 7,9 millions de personnes (13,1 % de la population) considérées comme menacées par la pauvreté. […] En outre, 42 millions d’Européens, soit 8,5 % de la population de l’UE, se trouvaient en 2008 en situation de privation matérielle grave, ce qui signifie que leurs conditions de vie étaient limitées par un manque de ressources tel qu’elles n’étaient pas en mesure de régler leurs factures, de chauffer correctement leur logement, de s’acheter une voiture ou un téléphone.[1] »

Dans le même ordre d’idées[2], aujourd’hui, avoir un emploi n’est même plus une condition suffisante pour échapper à la pauvreté. On peut travailler et contribuer à la productivité et à la prospérité de son pays, mais lutter quotidiennement pour répondre à ses besoins fondamentaux. Que vous le vouliez ou non, c’est un scénario auquel plusieurs d’entre nous sont conviés dans les prochaines années à venir. Les enfants, les familles monoparentales (en particulier celles ayant une femme à leur tête), les femmes, les personnes seules, les personnes âgées, les autochtones, les personnes handicapées, les nouveaux immigrants et les minorités visibles sont les plus susceptibles de faire les frais de la montée en puissance de la Chine. Pendant que les Chinois achètent le monde, et que nous achetons les produits fabriqués en Chine, nous contribuons allègrement à la mise en place d’une nouvelle économie de marché où les règles de la démocratie deviennent embarrassantes. En fait, il n’y a rien de plus agaçant qu’un citoyen qui s’informe, ou qu’un citoyen qui fait valoir ses droits, ou qu’un citoyen qui remet en question cette nouvelle mouture du néolibéralisme proposé par la Chine. Il nuit à l’efficacité économique. À ce titre, l’essayiste et démographe français Emmanuel Todd[3] a émis une hypothèse fort intéressante : « Nous attendons avec impatience que la Chine modernisée combine dans sa pratique politique suffrage universel et pluralisme des partis. […] Nous devons à l’inverse, nous demander — compte tenu de la taille de la Chine, du rôle de plus en plus central qu’elle joue dans la détermination des niveaux de revenus américains et européens — si le parti communiste chinois ne nous indique pas aussi l’objectif politique à atteindre : la dictature, appelée chez nous gouvernance. »

Avez-vous saisi la subtilité de la chose ? La Chine nous a démontré que la démocratie n’est pas un pré requis pour faire fonctionner l’économie de marché. Peut-on penser que la Chine nous pousse à nous départir d’une démocratie encombrante pour mieux faire rouler l’économie de marché ? Sûrement pas, car nous avons la conviction que l’économie de marché peut amener un pays à adhérer aux valeurs proposées par la démocratie, tout comme on croit que les technologies numériques sont des vecteurs de la démocratie.

© Pierre Fraser, 2014


[1] AFP, En 2008, la pauvreté touchait un quart de la population européenne, Le Monde, 13 décembre 2010, http://bit.ly/dEoyv2

[2] Fleury Dominique, Fortin Myriam, Lorsque travailler ne permet pas d’échapper à la pauvreté : une analyse des travailleurs pauvres au Canada, Document de travail, Ressources humaines et Développement social Canada, août 2006, 206 p.

[3] Todd Emmanuel, Après la démocratie, Gallimard, Paris, 2008, p. 242.

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