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«Petits Blancs» contre Bobos

30 mars 2014

Image« Petits Blancs contre bobos, la nouvelle lutte des classes?»: a été l’un des premiers débats du FigaroVox. [1] Il s’agissait de confronter la vision d’Aymeric Patricot, auteur d’un essai audacieux Les petits Blancs , à celle de Thomas Legrand, dont La République Bobovenait de paraître. [2] Les deux livres, qui présentaient deux visages opposés de la France, semblaient se répondre.

Les résultats du premier tour des municipales donnent raison d’avoir ouvert le débat. Plus encore que l’élection présidentielle de 2012, ce scrutin met en lumière certaines réalités sociologiques et territoriales. Le triomphe dès le premier tour du FN à Hénin-Beaumont, où la gauche recueillait autrefois près de 80% des suffrages, confirment l’existence d’une nouvelle géographie sociale et culturelle qui influence le vote. Comme l’explique le géographe Christophe Guilluy dans son essai Fractures Françaises , les grandes métropoles mondialisées (environ 40 % de la population), qui concentrent les flux migratoires, et abritent la nouvelle bourgeoisie urbaine constituent désormais des bastions de gauche tandis que la France périphérique, celle des «petits Blancs» (environ 60 % de la population), rurale industrielle et périurbaine, vote plus volontiers à droite, voire à l’extrême droite.

Avec la hausse fantastique des prix de l’immobilier, les centres-villes sont devenues des forteresses infranchissables interdites aux employés et aux ouvriers qui ont été relégués en banlieue, puis en grande banlieue, puis à la campagne.

«C’est […] là qu’émerge la plus vive critique des choix économiques et culturels des classes dominantes depuis 30 ans. A l’inverse, la France métropolitaine qui concentre l’essentiel des CSP+ et des populations issues de l’immigration, bénéficie de la recomposition économique des territoires et de plus en plus des bienfaits de la mondialisation

Ce séparatisme qui se manifeste aujourd’hui avec évidence est à l’œuvre depuis de longues années. Depuis 1992 et le référendum sur le traité de Maastricht, il y a d’un côté un monde urbain qui voit la construction européenne, la mondialisation et l’immigration comme une chance et de l’autre côté une France périurbaine qui souffrent des conséquences de cette même globalisation. Ce n’est pas un hasard si durant la campagne présidentielle de 1995, Jacques Chirac, inspiré par le démographe Emanuel Todd évoquait déjà la «Fracture sociale». Une fracture sociale qui se double aujourd’hui d’une fracture territoriale et probablement ethnique.

D’après la démographe Michèle Tribalat, «les dynamiques migratoires montrent que le processus d’ethnicisation des territoires va se poursuivre et qu’ils’accompagnera de plus en plus d’une substitution de population.» En Seine-Saint-Denis, entre 1968 et 2005, la part des jeunes d’origine étrangère est passée de 18,8 % à 50,1 %.Dans certaines villes, le phénomène est encore plus spectaculaire. A Clichy-sous-Bois, ville d’où sont nées les émeutes de 2005, la part des jeunes d’origine étrangère est passée de 22 à 76 %. Dans le même temps, toujours en Seine-Saint-Denis, la part des enfants dont les deux parents sont nés en France n’a cessé de décroître: la déperdition totale a été de 41 % contre 13,5 % au niveau national.

A Clichy-sous-Bois ville d’où sont nées les émeutes de 2005, la part des jeunes d’origine étrangère est passée de 22 à 76 %.

Peu à peu le citoyen laisse la place à un individu qui se définit d’abord par ses origines ethniques. «Le sentiment minoritaire exacerbe la question ethnique. C’est vrai pour les minorités visibles ; c’est désormais le cas pour les «Blancs» qui vivent dans les même quartiers parfois en minorité. Dans les quartiers et villes multiculturels, les «Blancs», hier «Français» ou «Gaulois», sont de plus en plus désignés comme «blancs», parfois comme «colons»» .Cette montée des communautarismes s’accompagne d’un ressentiment à l’égard des classes aisées des centres-villes qu’Aymeric Patricot résume bien, «Le petit Blanc ne se sent pas aimé des autres Blancs plus aisés. Il se dit: «En face de moi, il y a des minorités soudées, tandis que moi je ne suis pas aidé par le bourgeois ou le bobo.»»

Alors que l’adjectif républicain n’a jamais été aussi omniprésent dans le débat politique, la République indivisible ne semble paradoxalement jamais avoir été aussi morcelée. Alors que l’idéologie «transfrontiériste» règne chez les élites, ces dernières n’en ont pas moins jamais construit autant de frontières: frontière spatiales, frontières sociales, frontières culturelles, frontières scolaires. On peut imputer la faute au PS qui est devenu l’expression des nouvelles classes dominantes et qui a substitué à la question sociale, le combat sociétale en faveur du communautarisme multiculturel. Mais la droite aussi est coupable qui n’a cessé d’exacerber les tensions identitaires sans jamais avoir le courage d’assumer une politique ferme dans les domaines régaliens. Quant au Front national, sa seule action est incantatoire. Il récolte sans effort, les colères et les déceptions.

Les élections municipales auraient pu être une formidable occasion de recoller les morceaux d’une France fragmentée. Pourtant pas un mot en direction des plus humbles qui souffrent des méfaits de la mondialisation, pas un mot sur la nécessaire ré-industrialisation des territoires, pas un mot sur l’insécurité qui gangrène les banlieues et pourrie la vie des petites gens. Les politiques ont préféré enterrer ces questions.

Petits Blancs contre Bobos, la nouvelle lutte des classes?

 

[1]Alexandre Devecchio, Le Figaro, 28.03.2014.

[2] – Aymeric Patricot, Les petits Blancs. Un voyage dans la France d’en bas, Ed. Plein Jour, 2013,

– Thomas Legrand, La république bobo, Stock, 2014.

 

 

Georges Vignaux

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