« De l’intelligence au crétinisme »

7 avril 2014

Quand l'air du temps est colonisé par des condamnations et des imprécations croisées ; quand des criailleries pseudo morales se substituent à la réflexion, alors une société entière s'engloutit, en effet, dans le nihilisme.

Quand l’air du temps est colonisé par des condamnations et des imprécations croisées ; quand des criailleries pseudo morales se substituent à la réflexion, alors une société entière s’engloutit, en effet, dans le nihilisme.

Jean-Claude Guillebaud [1] emprunte à un excellent dossier de la revue Esprit intitulé Notre nihilisme quelques éléments pour répondre à la question médiatique. Cette question, on peut la formuler ainsi : comment se fait-il que tant d’intelligences individuelles finissent par produire – souvent – un crétinisme collectif  ? C’est dans une formule de Nietzsche que l’on trouve peut-être une réponse. Pour Nietzsche, le nihilisme triomphe quand l’humanité ne retient plus que les valeurs qui jugent. Quand l’air du temps est colonisé par des condamnations et des imprécations croisées ; quand des criailleries pseudo morales se substituent à la réflexion, alors une société entière s’engloutit, en effet, dans le nihilisme. Nous y arrivons.

Qu’on réfléchisse à la situation contemporaine du médiatique qui fait naufrage. Ce paysage est envahi par le jugement ex abrupto et la condamnation lapidaire. Ajoutez les mille et une chroniques de la presse écrite, les blogs, les commentaires, les «j’aime» et les «j’aime pas», les tweets sans appel, etc. Vous constaterez que notre espace commun n’est plus qu’une cacophonie d’injures et de sentences. Chacun y semble poussé par une addiction nouvelle : donner son avis sur tout et sur rien.

On s’approche alors, en effet, de la situation que redoutait Nietzsche dans un fragment de la «Volonté de puissance» : le repli pathologique sur les valeurs qui jugent. Ce nihilisme-là s’abrite derrière l’incantation pleureuse à propos des «valeurs perdues». Claude Lefort, cité dans le dossier de la revue «Esprit», avait compris cela : le mot «valeur» envahit le débat public, remarquait-il, quand il n’est plus possible de se référer à un garant reconnu par tous (la raison, la nature, Dieu, l’Histoire, etc.). Ainsi est-ce de façon rageuse, que prévaut l’obsession de juger.

La rumeur globale, dès lors,est voisine du nihilisme car ces milliers de jugements quotidiens portent la marque de l’ignorance profonde ou de l’infantilisme content de lui-même. Ils expriment une opinion immédiate et péremptoire sur l’histoire de l’Ukraine, la situation financière de l’Allemagne, les thèses philosophiques, le subconscient de François Hollande ou quantité d’autres sujets à propos desquels il conviendrait d’être réservé.

L’internet et Wikipédia, en donnant accès à des renseignements à peu près illimités, permettent à chacun de jouer au savant ou à la savante – en pratiquant résolument le copier-coller. On fera donc passer pour de la culture un «savoir» mécanique. L’agressivité, la violence de ton, la suffisance des points de vue : tout cela n’a d’autre but que de dissimuler l’indigence du contenu. Au-delà des intelligences individuelles, on aboutit en définitive à un incroyable crétinisme collectif.

[1] Jean-Claude Guillebaud, Esprit, 27.03.2014.

Georges Vignaux

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