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La mort des certitudes

11 avril 2014

ImageLa primauté de l’individu sur le groupe est une tendance de fond qui s’est accélérée depuis 1950. Les institutions ayant montré leur fragilité, le seul rempart de l’intégrité qui subsiste maintenant est l’individu. Depuis le XIXème siècle, la richesse a permis le développement de la vie privée et de l’intimité. L’éducation a aussi contribué dans le même sens. Ce sont des facteurs d’individualisation, et aussi d’isolement. David Riesman a publié un livre majeur intitulé “La foule solitaire”. [1] Il reprend dans ce texte la thèse de Max Weber (1864-1920), qui montre comment l’individu est devenu introdéterminé par l’adoption d’une façon de penser propre au protestantisme.

La solitude des gens dans les villes où ils ne connaissent pas leur voisin de palier dans de grands immeubles est une réalité qui leur procure de l’intimité, mais qui crée aussi la solitude. Les classes sociales dépendent de réactions semblables chez des gens qui vivent dans des conditions similaires. Les jeunes clientes de Freud devaient respecter les normes sexuelles très sévères des familles moyennes du temps. Il fallait se conformer pour être quelqu’un de bien, pour être quelqu’un. Transgresser les tabous les rendait coupables. Les antagonismes de classe étaient forts. Les bourgeois traitaient les ouvriers avec mépris et bien des gens n’avaient pas le choix de choisir un camp.

La culpabilité par rapport aux normes sociales n’est plus maintenant la cause de problèmes sérieux. Les normes propres aux classes sociales ne sont plus aussi respectées, mais les normes existent encore. Il est plus difficile maintenant de dire qui appartient à quelle classe sociale. [La cassure 14-18 : La fin des certitudes] Selon Modris Eksteins, [2] la première guerre mondiale a eu un grand impact sur le sens que les gens se faisaient de leur pays, de leur vie. Son livre, “The Great War and the Birth of the Modern Age” a analysé cette perte du sens. D’autres ont traité de cette période comme de la fin des certitudes par rapport à l’état-nation. A partir de ce moment, les besoins de l’individu n’étaient plus nécessairement ceux de son pays, de sa famille… Ils ne sont plus nécessairement ceux de son employeur depuis 1980 et la fin de l’emploi à vie dans les grandes entreprises.

Les romans de l’époque comme “La bête humaine” de Zola et les idées comme celles de Freud ont un ton pessimiste. La lutte des classes montrait aussi que les individus étaient le jouet de forces qui les dépassaient. Ces idées ont préparé le terrain. C’est l’expérience de la première guerre mondiale par des soldats qui étaient au départ prêt à donner leur vie qui a tout remis en question. La soumission aveugle des citoyens à l’autorité a disparu devant l’ampleur du massacre et surtout du non-sens des batailles dans les tranchées. La guerre mécanisée avec des mitrailleuses, des tanks, et des avions semblait plus brutale que les précédentes. Le courage ne pouvait rien contre la technique et les techniques étaient aussi tenues responsables du sort de bien des ouvriers.

L’état-nation est devenu tout puissant au XIXème siècle, mais aujourd’hui, c’est l’individu qui prime. Le contexte social a ainsi beaucoup changé. Les normes sociales sont moins pressantes dans bien des domaines.

Après la seconde guerre mondiale, les normes ont été ouvertement remises en question. Le nazisme y a contribué beaucoup. Remettre les normes en question, c’est aussi remettre le pouvoir et l’autorité en question. La guerre du Vietnam a forcé bien des gens a se remettre en question. Pourtant, dans le monde du travail et en gestion, le désir d’exercer du pouvoir est une motivation importante. Le pouvoir existe encore, mais exercer le pouvoir, prendre des décisions avec autorité n’a plus la cote

L’individu victime du pouvoir
En 1920, celui qui était malheureux au travail se faisait dire qu’il avait un problème. Pour Lénine, si les travailleurs n’étaient pas heureux, c’est qu’ils avaient été mal conditionnés. Chacun devait faire un effort pour le bien collectif et il trouverait son bonheur. Le travail devait libérer les peuples et les individus. Le thème de l’individu victime du système, de la bureaucratie, du patron, du machinisme… a fait recette durant le XXème siècle. La bureaucratie était une forme admirable d’organisation pour Marx Weber au début du XXème siècle. C’est devenu une plaie. Les gens sont devenus des victimes et les psychologues aident maintenant les victimes du pouvoir. Ils sont systématiquement du côté des victimes.

Plus il y a de victimes, plus ils ont du travail et plus ils sont importants. L’ensemble de la société ne reproche plus aux gens d’être malheureux au travail. On critique maintenant ouvertement le travail qui nuit à la vie familiale ou à une vie équilibrée.

Le culte de la personnalité
Si la majorité des psychologues sont du côté de leur clients, les psychologues du travail sont au service des patrons ou des institutions qui veulent de la productivité. Quand ils travaillent pour des clients directement, en réaffectation par exemple, c’est pour les aider à se conformer aux normes du milieu. Les psychologues du travail sont du côté de ceux que dénoncent la majorité des psychologues. D’un autre côté, beaucoup de psychologues sont d’accord pour dire maintenant que l’individualisme cause des problèmes. Peu le font en reconnaissant le rôle capital que la psychologie a joué dans l’individualisation de la société. La personnalité est devenue un culte et nous entretenons le narcissisme plus que jamais.

[1] Riesman, David, “La foule solitaire”, 1950, Paris, Arthaud, 1964.
[2] « Rites of Spring : The Great War and the Birth of the Modern Age », Mariner Books; 1 edition, 2000.

Georges Vignaux

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