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La folie au Moyen Âge

30 avril 2014

ImageDiables et monstres

À la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, on explique la folie comme une manifestation du diable. Les artistes vont produire une iconographie peuplée de monstres, destinés à personnifier le mal. Une tenture, composée de douze tapisseries, conservée au musée de Cluny à Paris, en témoigne. Elle met en image la vie, la mort et le transport jusqu’à Rome du corps de saint Étienne, premier martyr de la foi chrétienne. L’artiste y a représenté la succession des événements, comme dans une bande dessinée. Ainsi y voit-on l’apparition miraculeuse de saint Laurent auprès de saint Étienne et de la guérison d’Eudoxie, la fille de l’empereur de Rome possédée d’un démon. Celui-ci apparaît sortant de la bouche de la jeune fille sous la forme d’un diable de couleur rouge, un peu grêle, sautillant comme un petit singe.*

Les peintres déploient davantage d’imagination encore quand ils doivent évoquer les tourments des saints. La Vie de saint Antoine, rapportée par saint Athanase vers 370, nous apprend que l’abbé, s’étant retiré dans le désert pour méditer, a été atteint d’acédie, c’est-à-dire d’un découragement propre à l’expérience érémitique, ce qui provoque un état de torpeur. Cette forme de mélancolie a été longtemps interprétée comme une manifestation diabolique. Sur le panneau du retable d’Issenheim peint par Grünewald, saint Antoine est assailli par des créatures terrifiantes comme le raconte La Légende dorée : « Alors les démons lui apparurent sous différentes formes de bêtes féroces, et le déchirèrent à coups de dents, de cornes et de griffes. » En bas à droite du panneau est figurée une agonisante atteinte d’ergotisme, maladie appelée « feu des ardents » et « feu de Saint-Antoine ». La commanderie des antonins d’Issenheim, pour laquelle le retable a été créé, soignait les personnes qui en étaient atteintes. Ce personnage fait partie néanmoins du cortège des démons, car, imagination et croyances se confondant, ses pieds palmés et sa peau verdâtre recouverte de vésicules évoquent le crapaud, un animal assimilé aux créatures du diable.

Place et symbolique du fou

Le fou occupe une vraie place dans la société médiévale, qui éprouve de la compassion pour les gueux ou les simples. Mais il incarne aussi les faiblesses des hommes, leurs vices et leur inconséquence. Sa représentation est codifiée dans l’art : il a sa fête et une catégorie particulière de fous approche même le roi.

Ce personnage est reconnaissable à un certain nombre d’attributs récurrents : cheveux en bataille, membres tordus, tunique verte (couleur associée alors à la folie et à l’instabilité en raison de la difficulté à en fixer la teinture), chapeau à grelots, marotte (sorte de parodie de sceptre, d’où l’expression « avoir une marotte » au sens d’avoir une manie, une idée fixe…). L’habit bigarré est celui des « sots », appartenant à une confrérie active à Paris jusqu’au XVIe siècle dont les membres jouaient des « soties », petites pièces satiriques.

Le fou du roi, quant à lui, est appelé « bouffon » ou « fou de cour ». Il a une fonction de contre-pouvoir (garde-fou) et de miroir du roi. Vêtu de jaune et de vert, il est coiffé d’un chapeau à grelots surmonté d’oreilles d’âne. La marotte qu’il tient en main est l’insigne ironique de son pouvoir. Les bouffons procurent ce que les princes recherchent partout et à tout prix : l’amusement, le sourire, l’éclat de rire, le plaisir. » Ces amuseurs professionnels étaient également des hommes d’esprit et recevaient une formation pour se préparer à ce rôle.

En un temps où les hommes étaient accablés par la maladie, la souffrance et la mort, ils trouvaient un apaisement dans les nombreuses fêtes religieuses qui se succédaient de Noël à Pâques. Pendant le Carnaval, la fête des fous était populaire et défoulement et démesure y étaient permis : déguisements, jeux vulgaires (comme le Pétengueule), fantaisies verbales, etc. On élisait à cette occasion un pape des fous, on déversait des immondices dans les rues. L’étymologie du mot folie vient de fol qui signifie « enflure » ou « bosse » ; il vient aussi de folis qui veut dire « soufflet » ou « sac empli de vide ». Faire le fou, c’est manifester le vide de la tête et du corps. C’est pour cette raison que la cornemuse est l’un des accessoires du fou, et le pet était considéré à cette époque comme le diable qui s’échappait par l’orifice anal.

Héritage de cette symbolique, le personnage du fou, avec tous les attributs qui viennent d’être évoqués, se retrouve dans de nombreux jeux de sociétés : échecs bien sûr, mais aussi jeux de cartes (le joker et le fou du tarot).

La nef des fous

La Nef des fous de Jérôme Bosch s’inspire d’un ouvrage littéraire de Sébastien Brant, publié pour la première fois à Bâle en 1494, traduit dans d’autres langues dès 1497 et illustré par des gravures sur bois. La Nef des folles, écrite en 1497 par l’humaniste flamand Josse Bade (1462-1537) emprunte aussi des éléments à Brant, mais elle est destinée à la bonne morale des femmes. Bade imagine une bataille navale entre la nef d’Ève et les cinq nefs des folles représentant les cinq sens. Chacune des gravures est une invitation à s’embarquer vers les plaisirs terrestres. La nef de la vision folle représente une femme se coiffant ; celle de l’ouïe folle, une femme chantant au son d’un luth et d’une vielle ; celle de l’odorat fou, une femme à qui l’on offre des onguents, et enfin celle du toucher fou : une femme à qui un homme donne un baiser. Le bateau représenté ici symbolise le goût et montre des plats remplis de victuailles, des gourdes et des gobelets inspirés de la vie quotidienne. Les femmes portent des chaperons à grelots et des oreilles d’âne. L’une d’elles, ivre, tient le gouvernail, tandis que le bateau divague. Sur l’oriflamme figure le sanglier, symbole de goinfrerie, comme le porc. Par la force du trait et la description suggestive, cette gravure convainc que les abus mènent les esprits à la perdition.

La première nef de la série représente Ève nue montrant à Adam l’arbre et les fruits défendus. L’image est accompagnée d’un récit qui met en cause la responsabilité de la première femme dans les malheurs qui accablent le genre humain. Même s’il est discret, l’antiféminisme de Josse Bade sera contré par la Nef des femmes vertueuses de Symphorien Champier en 1503.

L’auteur déclare dans sa préface qu’il s’inscrit dans une tradition qui remonte à Ésope de Phrygie et que son but est de conseiller tout en divertissant. La thématique des six bois gravés de Josse Bade est proche des six tapisseries de la Dame à la Licorne datées du XVe siècle et exposées au musée de Cluny à Paris. Néanmoins, la morale diffère. Si on y retrouve les cinq sens (vue, ouïe, odorat, goût et toucher) et certains objets symboliques (miroir, croissant de lune), la sixième tapisserie affirme par son titre, « À Mon Seul Désir », une valeur positive des sens sans connotation de péché ou de faute. L’allusion à la mer et à la navigation est une métaphore des passions et de la folie. Le lecteur est invité à résister aux charmes des sens. Dans sa conclusion de la Nef des fous, en 1494, Sébastien Brant fait ses excuses au lecteur s’il s’est senti blessé par ses attaques, notamment quand il fait allusion au Carnaval qui, selon lui, n’est qu’un prétexte au débordement sous couvert de la religion. Il indique que le vrai sage n’existe pas, que lui-même a fait des folies.

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