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La médicalisation de la folie : une histoire récente

2 mai 2014

ImageL’histoire moderne de la psychiatrie débute aux alentours de 1790 avec Philippe Pinel (1745-1826) au sein des Hôpitaux Généraux de Paris : à Bicêtre se trouvaient les hommes et à la Salpêtrière, les femmes. En 1790, c’est l’abolition des lettres de cachet. Elles permettaient d’incarcérer quiconque était suspecté de démence. Une auscultation préalable est dorénavant exigée. Ce sont les débuts de la médicalisation de la folie.

Avant la révolution française de 1789, on ne distinguait pas les forçats des malades mentaux. Ces derniers se retrouvaient pour la plupart, abandonnés au plus total dénuement. Pinel a défendu l’idée qu’il importait de pouvoir distinguer ces hommes et ces femmes « aliénés en l’esprit ». [1] Il fit construire à Bicêtre et à la Salpetrière des bâtiments pour l’accueil des malades. Une révolution quand on sait la misère et la détresse humaine dont regorgeaient à cette époque ces espaces de réclusion .

Etienne Esquirol, aliéniste, sera celui qui posera les fondements du fonctionnement asilaire, en 1805. Il rédige une thèse sur « Les Passions considérées comme causes, symptômes et moyens curatifs de l’aliénation mentale ». C’est en septembre 1818 qu’il remet au ministre de l’intérieur son mémoire :« Des établissement d’aliénés en France, et des moyens d’améliorer le sort de des infortunés ».

La psychiatrie aux 19ème et au 20ème siècle restera longtemps une pratique médicale de nature coercitive au sein de l’appareil judiciaire et au sein de l’espace hospitalier. Elle le demeure partiellement. Ce qui permettait de se débarrasser des « anormaux », ou des proches pour des questions plutôt propres à une logique sociale et morale. C’est ainsi que la psychiatrie faisait un peu place de poubelle de nos maux. Que faire de celui dont personne ne sait plus quoi faire ou dont on ne veut plus entendre parler ? Le patient pouvait se trouver confié à des expérimentateurs parfois sadiques, surtout incompétents ou impuissants face aux troubles. La thérapeutique était souvent prise dans une vision hygièniste très étriquée.

Gaétan Gatien de Clérembault, psychiatre ayant exercé dans la première partie du vingtième siècle, fut un regard novateur sur la folie, il défendit une « psychiatrie républicaine ». Il se consacra à l’analyse d’une pathologie singulière, qui fut en partie la sienne, et qui poussait certaines femmes à avoir un contact particulier avec les étoffes dans le cadre de leurs rapports sexuels. Notamment en ayant des émotions intenses par le touché de certaines soieries. On lui connut aussi une grande passion pour la photographie.

Il faudra attendre après la seconde guerre mondiale pour que l’institution change. La pensée freudienne, puis le mouvement anti-psychiatrique bousculeront ce monde clos. La psychiatrie était devenue un ordre dans un ordre. Elle avait un rôle plutôt néfaste au sein de la société française, en premier lieu pour les patients. A la fin des années soixante, on est encore à une époque où l’on ne distingue pas la dépression névrotique des autres maladies de natures psychotiques. Ces dernières sous l’effet de la découverte des psychotropes bénéficieront d’un champs d’expérimentation social assez inquiétant. Heureusement une nouvelle génération va dé-sacraliser le monde psychiatrique. II s’en suivra des progrès majeurs, en particulier concernant la diminution des internements, ce qui va assurer le succès de la pharmacologie moderne (l’inventeur des psychotropes est le professeur Henri Laborit).

Depuis la psychiatrie est devenue une pratique médicale honorable. Mais son rapport au patient persiste dans une certaine rigidité. La nosographie psychiatrique le prouve. Il semble comme indispensable à cette spécialité de classifier les individus. Mais c’est aussi le politique qui lui ordonne de répondre à des missions qui n’ont rien d’angéliques ou de simples. Le domaine sensible de la psychiatrie, ce sont principalement toutes les questions en rapport avec la psychose. C’est une maladie ou l’individu perd lien avec le réel. Il ne fait plus qu’un en général avec sa maladie, et cela peut intervenir à n’importe quel moment de l’existence.

On peut être psychiatre et psychanalyste. Il importe de distinguer le médecin, sa discipline, et l’exercice de la psychanalyse. On peut être aussi neurologue et psychiatre, etc… Depuis maintenant 30 ans, les espaces de recherche et d’exercices sont devenus plus pointus et variés. Les soins se déroulent dans un espace qualifié de clinique et se distinguent en deux points : soit délivrer une ordonnance et un traitement, soit proposer un travail psychothérapeutique ou analytique. Pour cela le médecin psychiatre doit faire une analyse personnelle, ce qui n’est pas toujours le cas. Surtout quand certains résument leur pratique à une cause organique.

Médecins psychiatres et aussi psychanalystes s’accordent sur un point précis de loi : il est nécessaire de disposer d’une formation médicale, ou universitaire, pour pouvoir intervenir dans l’univers médical. On peut toutefois se demander si l’espace psychiatrique ne conserve pas un rôle opaque dans notre fonctionnement social. La folie demeure encore un sujet tabou. Depuis l’amorce de la réforme de Claude Evin en 1990, rien depuis n’a vraiment évolué, et la confusion semble avoir gagné. Au sujet de l’exercice de la psychanalyse, l’amendement Accoyer (président du groupe UMP) est venu encadrer une pratique qui ne le demandait point, paradoxe du libéralisme…

La pratique psychiatrique au regard de ce que pourrait être un espace médicalisé de qualité pour le psychisme et le corps, est aujourd’hui à nouveau en crise. C’est la parente pauvre du système hospitalier. Or on remarque une progression inquiétante de troubles névrotiques chez les jeunes délinquants et dans le cadre des pratiques toxicomanes multiples. Sans omettre un nombre de suicides préoccupant chez les moins de dix-huit ans. Sans oublier les cas d’anorexie ou de boulimie de plus en plus pris en charge par l’espace hospitalier et qui demandent aussi des soins propres.

La psychiatrie demeure un domaine limité et ne sera jamais qu’une spécialité médicale, et pas « une pensée » comme l’envisageait Freud pour la psychanalyse. C’est à dire une métapsychologie, un espace conceptuel plus conséquent que la métaphysique en philosophie. Que peut-on attendre d’un lieu ouvert ou transversal pour la maladie mentale ? Si ce n’est qu’il soit adapté aux besoins actuels et réponde à des enjeux publics majeurs mais sous estimés.

Le milieu psychiatrique s’il advenait en France à se fossiliser, témoignerait d’un recul politique et moral, car derrière l’enfermement se profile la question de notre liberté. Certaines avancées scientifiques ne préfigurent pas toujours du meilleur. Si l’on prend l’individu pour moteur, les sciences cognitives répondent partiellement à la nature de l’économie de l’Homme. On répare certains maux, mais on n’apprend pas à s’en libérer, de plus l’économie du médicament et sa panoplie de psychotropes, neuroleptiques en tout genre vise à rendre conforme. Et nous entrons de plein pied dans ce que Roland Jaccard, essayiste et journaliste, décrivit comme « une humanité éteinte ». [2]

 [1] « Traité médicophilosophique de la maladie mentale ou la manie », paru en 1801.

[2] Roland Jaccard, L’exil intérieur, PUF, 2010.

* Cf aussi : http://lionel.mesnard.free.fr/le%20site/psychatrie.html

 

Georges Vignaux

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