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Le rêve bobo

18 mai 2014

ImagePeu de figures sociales suscitent autant de sarcasmes. Livre après livre, le bobo est invariablement ridiculisé. Sur le ton de l’humour ou du premier degré, on lui reproche d’être hypocrite, tiède, faussement généreux…

Né de l’union entre «bourgeois» et «bohème», le bobo semble très actuel. Contrairement à l’intellectuel et à l’enseignant, qui auront marqué les deux derniers siècles, le bobo maîtrise un savoir utile et opérationnel. A l’inverse des chefs d’entreprise, il fait partie de l’immense masse du salariat. A la différence de l’ouvrier, victime de la désindustrialisation, mais aussi moins fréquentable depuis qu’on le soupçonne de voter Front national, il incarne la domination du secteur tertiaire sur les économies modernes.[1]

Pour toutes ces raisons, on pourrait percevoir le bobo comme une figure de plus. Mais en y regardant de plus près, cette figure tente surtout de concilier des caractéristiques sociales jusque-là considérés comme antinomiques.

Le rêve de la minorité représentative
Peut-on symboliser une société et faire partie d’une minorité privilégiée? Sans être une catégorie dument répertoriée par l’Insee ni un bourgeois tout à fait comme un autre, le bobo fait partie des CSP+ et cette appartenance suffit à le différencier de l’immense majorité de la population active. Plus encore, le bobo exerce un métier valorisant et entretient avec son travail une relation passionnée qui, là encore, le distingue de la masse laborieuse. Or ce double privilège du revenu et du statut ne l’empêche pas de résumer à lui seul la société dite de communication, en lieu et place des ouvriers et de la classe moyenne.

Le rêve de l’argent solidaire
Peut-on avoir de l’argent et être de gauche? A droite, l’argent est considéré comme la juste récompense du travail. A gauche, les plus modestes considèrent que la droite c’est l’argent. Et inversement.
Ceux qui disposent d’un bon revenu et votent à gauche ne partagent pas cet avis. L’argent est vécu comme un moyen et non comme un signe de reconnaissance. Le bobo met ainsi un point d’honneur à entretenir un rapport distancé à la réussite et à déclarer normal de payer des impôts. En est-il convaincu? A la limite peu importe. C’est une différence suffisamment notable avec la droite.

Le rêve de la gauche de centre droit
A la fois privilégié et progressiste, le bobo se sait porteur d’intérêts contradictoires, mais milite en faveur d’une vision pacifiée des rapports sociaux. Le bobo peut parfois verser dans des discours d’extrême gauche et adhérer à la cause environnementale, il n’en est pas pour autant un révolutionnaire, ni un militant de la décroissance.
Sa conviction : la croissance ne résorbe pas les inégalités. Elle les accroît. Son rêve est la conséquence de ce constat : concilier une société solidaire avec une économie libérale. Rien d’étonnant dans ces conditions que le bobo, ait fortement hésité entre Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Ségolène Royal avant de s’enthousiasmer pour Dominique Strauss-Kahn lors des dernières élections. A gauche, donc. Mais pas systématiquement.

Un rêve de paix
Certains diront que le bobo n’existe pas. D’autres aimeront l’idée qu’un bobo sommeille en chacun. Et tous auront raison. Avant d’être une remise en cause du bourgeois arrogant, ou réactionnaire, le bobo incarne une nouvelle idéologie: celle d’une société pacifiée. Une société se donnant pour objectif de concilier les intérêts contraires. Une société où l’affirmation d’un centre politique regroupant les meilleures volontés reléguerait le clivage droite gauche et ses oppositions traditionnelles au rang d’archaïsmes. Une société où la notion de différence l’emporterait sur celle d’inégalité, où la notion de rapport de force céderait la place à celle de la tolérance et de respect.

Utopie ou provocation
Que cette vision très postmoderne (il n’y aura plus de révolution, l’histoire est finie) puisse susciter l’adhésion ou le rejet n’a rien de très étonnant. Qu’elle soit adoptée par une classe plutôt jeune, privilégiée et branchée sur le monde, va de soi. Qu’elle suscite la critique en ce qu’elle paraît ignorer les difficultés sociales, non plus. Pour beaucoup, le bobo est une imposture. Une provocation face à la dureté des réalités sociales.

A chacun de se déterminer. Une chose semble ne pas devoir faire de doute : la figure du bobo est beaucoup plus complexe –et somme toute moins innocente– qu’on ne pourrait l’imaginer a priori…

[1] Cf. Franck Gintrand, Slate, 07/11/2011

Georges Vignaux

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