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Le XVIIIe siècle : La pensée philosophique et médicale

6 juin 2014

ImagePendant que les pauvres et les malades mentaux s’entassent dans les Hôpitaux Généraux, la pensée philosophique s’engage à défendre les droits et les libertés, et à combler ce fossé énorme qui s’est creusé entre la folie et la raison.

La définition de la folie donnée par Voltaire pèsera lourd dans l’histoire de la psychiatrie :

« Nous appelons folie cette maladie des organes du cerveau qui empêche un homme de penser et d’agir comme les autres ». ( « Dictionnaire philosophique » 1764 )

L’Encyclopédie emploie des termes beaucoup plus nuancés :

« S’écarter de la raison, sans le savoir, parce qu’on est privé d’idées, c’est être imbécile.

S’écarter de la raison, le sachant, parce qu’on est esclave d’une passion violente, c’est être fragile.

Mais s’en écarter avec confiance et avec la persuasion qu’on la suit, voilà ce qu’on appelle être fou ».

Cette définition laisse entendre que chez l’insensé, la raison n’est jamais écartée complètement. La folie, en ce sens, semble se bâtir autour de la réalité et de la raison.

Le fou se trompe, sa conscience est aveuglée par ses illusions et ses hallucinations. Mais il est possible de le raisonner.

Et l’Encyclopédie complète son explication de la folie, en reprenant la théorie des passions. Ce sont elles qui, par leur excès, engendrent la maladie :

« Les passions vont jusqu’à ôter tout usage de la liberté, état où l’âme est en quelque manière rendue passive (d’où le nom de passion)…Quand cette inclination est mise en jeu, aussitôt l’âme la croit par là même digne de toute son attention, alors elle est dans le cas d’un homme accablé d’une maladie aigue :

Il n’a pas la liberté de penser à autre chose qu’à ce qui a du rapport à son mal. C’est ainsi que les passions sont les maladies de l’âme ».

La folie est donc une défaillance du contrôle de soi-même. On est donc responsable de sa folie comme de ses passions.

Les philosophes semblent s’intéresser en fait, davantage aux fous qu’à la folie. Il faudra attendre la fin du XVIII e siècle pour que l’on commence à parler réellement de maladie.

Pour l’heure, il s’agit surtout de dénoncer les mauvaises conditions de vie des fous et leur exclusion. On pense à réformer les Hôpitaux Généraux et même la société toute entière.

Rousseau, dans le « Contrat Social » (1762), parle d’une forme d’Etat idéal, basée sur le respect de l’être humain et capable de favoriser l’épanouissement de l’individu.

A la foi en Dieu succède la foi en l’homme. On refait confiance à la raison et à l’intelligence .

Cet esprit humaniste ne peut que prendre la défense des aliénés. Mais on ne remet pas en question l’usage des punitions et des corrections nécessaires pour ramener l’insensé à la raison. La folie reste une faute, qu’il est possible de corriger.
Le fou reste coupable de s’être laissé débordé par ses passions.

 

La pensée médicale

Sur le plan médical, le XVIII e siècle est celui des grandes classifications. La botanique servant d’exemple, on met de l’ordre dans les pathologies comme on l’a fait pour les végétaux.

On range les maladies selon des espèces, des genres, des groupes, etc…
Et chaque classification comporte un « ordre de folies ».

Notre DSM actuel (manuel de diagnostic en santé mentale) représente une poursuite de cet effort de classification jamais achevé.

En mettant de l’ordre, on s’imagine avoir une plus grande maîtrise de la maladie, sans pour autant aboutir à des méthodes de traitement plus appropriées.

Aujourd’hui encore, on bute sur cet éternel problème de l’explication de la folie et l’on se retrouve, comme au XVIIIe siècle, prisonnier de l’héritage classique et de la vieille théorie des humeurs.

 – La folie est une maladie organique (du bas ventre) :

Elle est perçue comme un trouble de la physiologie nerveuse appelé « névrose », « vapeurs », « vésanies » ou encore « maladie des nerfs ».

L’atteinte primitive de la maladie est située, avec certitude, dans les viscères du bas ventre. Ce sont eux qui sont désignés responsables des pathologies.

Ainsi l’estomac, l’utérus, les intestins, la rate jouent un rôle bien plus important que le cerveau dans l’étiologie des troubles nerveux.

Les urines, les flux menstruels, la vie sédentaire, l’oisiveté, la constipation, les abus alimentaires, etc…, tout ce qui est susceptible d’entraîner une obstruction ou un engorgement des viscères est à l’origine des vapeurs.

En 1769, l’Ecossais Cullen est le premier à utiliser le terme de « névroses » pour désigner les maladies non accompagnées de fièvre. Il démontre qu’il y a toujours un trouble de la physiologie responsable de la perturbation mentale :

« La peur et la tristesse peuvent apparaître dans certains états de faiblesse. La mélancolie dépend de l’état général du corps ; il y a une lenteur dans le déplacement de l’influx nerveux, il y a une rigidité des solides et l’équilibre du système sanguin est rompu ».

(« Premiers principes de la pratique de la médecine » 1777)

Mais, on reste convaincu que la folie trouve son origine dans le bas ventre, même si quelques uns, réfutant cette thèse, souhaiteraient disposer d’explications plus spectaculaires ou de certitudes physiologiques plus réelles.

Classification des maladies mentales :

Boissier de Sauvages, dans « Nosologica Methodica » (1763) décrit 2000 maladies réparties en dix classes :

Les vices, les fièvres, les phlègmasies, les spasmes, les essoufflements, les débilités, les douleurs, les folies, les flux et les cachexies.

A la huitième classe, les folies ou « maladies qui troublent la raison », se divisent en quatre ordres :

Ordre I :

Les « hallucinations » ou « erreurs de l’esprit ». Elles naissent d’un organe situé hors du cerveau et responsable de l’erreur de l’imagination

Il y a le vertige, la berlue, la bévue, le tintouin, l’hypocondrie, le somnambulisme.

Ordre II :

Les « morosités » ou « bizarreries » : ce sont les désirs ou les aversions dépravés tels que le pica, la boulimie, la polydipsie, l’antipathie, le mal du pays, la terreur panique, le satyriasis, la nymphomanie (ou fureur utérine), le tarentisme et l’hydrophobie (ou rage). .

Ordre III :

Les « délires » ou « erreurs de jugement » occasionnés par le vice du cerveau. Il y a le transport au cerveau ou aliénation ( délire passager du à un poison ou à une autre maladie), la démence, la mélancolie, la manie (la vraie folie) et la démonomanie.

Ordre IV :

Les folies atypiques : amnésie ou insomnie.

Ces ordres sont ensuite eux-mêmes divisés en sous groupes :
on en compte dix pour l’hypocondrie, douze pour la démence, quatorze pour la mélancolie (il y a la mélancolie simple, l’érotomanie, la mélancolie religieuse, etc…)

L’Encyclopédie propose elle aussi sa propre classification :

-La manie :

C’est un délire furieux, sans fièvre, avec colère et agitation. Elle est due à un épaississement des humeurs, à une sècheresse de tout l’organisme. Au flux perpétuel des humeurs chaudes et sèches correspond le flux perpétuel des idées.

-La mélancolie :

C’est un délire sans fièvre ni fureur où prédominent une tristesse insurmontable, des idées noires,une misanthropie et un besoin de solitude. Les humeurs mélancoliques froides et humides se transmettent du corps à l’âme, des organes au comportement. Le cerveau, mal irrigué par un sang lourd, ne permet plus le processus normal de la pensée.

A la mélancolie sont assimilées la « passion hystérique féminine » et la « passion hypocondriaque masculine » :

« Il s’agit de vapeurs qui s’élèvent des parties inférieures de l’abdomen pour aller vers le cerveau qu’elles troublent. C’est par l’irritation des fibres nerveuses des viscères que le mal se transmet sympathiquement au cerveau. ».

On ne conçoit plus l’hystérie comme un déplacement de l’utérus, mais ce dernier est toujours responsable de la maladie puisqu’il occasionne le mal par une stagnation du sang lors des flux menstruels.

Dans ces deux affections, on accuse une présence anormale de sang dans le bas ventre, dont les manifestations se répercutent vers l’épigastre. Et, de là, l’estomac sert de relais pour diffuser le mal dans le corps entier.

-La frénésie :

C’est un délire continuel accompagné de fièvre et d’une inflammation des vaisseaux cérébraux, qui peut évoluer en manie, en mélancolie ou en léthargie (coma).

-L’épilepsie :

C’est une espèce de maladie périodique convulsive qui prive le patient de l’exercice de ses sens ou d’une partie de ses mouvements volontaires.

-La démence :

C’est une paralysie chronique de l’esprit qui entraîne une abolition de la faculté de raisonner, alors que la folie elle, n’en est qu’une dépravation.

-L’idiotie et l’imbécillité :

On naît idiot par un défaut naturel des organes de l’entendement.

On devient imbécile quand on a perdu la faculté de discernement par manque ou par faiblesse de l’entendement.

Le XVIII e siècle, peu à peu, commence à considérer la folie comme une maladie pouvant se ranger à côté des autres maladies. Il s’agit d’un mal qui, sans provoquer une perte complète de la raison, déborde la conscience et échappe à la volonté.

Et c’est bien cette inconscience qui est désignée comme folie et non pas ses différents symptômes. On pense aussi que certaines causes lointaines, telles que des affections vives, des chagrins cuisants, l’humidité de l’air, le retour des saisons, l’influence de la lune, les vents, les glaires, les vers, les fruits d’automne pas mûrs, la colère des nourrices, etc…peuvent agiter ou affaiblir l’organisme et causer des vapeurs.

Et parfois, ces dérangements se communiquent au cerveau.

Les traitements :

La médecine prend un côté naturaliste. On fait grande confiance aux vertus de la divine nature pour découvrir la panacée, le remède miracle.

A la même époque, on crée le « Jardins des Plantes », Buffon rédige son « Histoire Naturelle », Hanhemann invente sa méthode homéopathique et l’abbé Soury sa jouvence (1764).

Pour traiter les troubles mentaux, tous les végétaux, les minéraux, l’air, l’éther, l’eau, les sels, etc… sont utilisés.

L’opium est recommandé pour faire obstacle à la propagation du mal dans les fibres nerveuses. Il calme l’agitation, les spasmes et les convulsions.

Le lapi lazuli protège de l’humeur mélancolique.

L’émeraude, finement broyée et avalée, adoucit les humeurs et calme l’épilepsie.

Les cheveux brûlés dont on fait respirer les odeurs est un remède souverain pour abattre les vapeurs.

Le lait de femme est bon pour toutes les affections nerveuses.

Le sang humain calme les convulsions, mais son abus peut provoquer la manie. La transfusion sanguine est quelques fois pratiquée, sans succès d’ailleurs, en cas de mélancolie, pour chasser le « mauvais sang ».

L’urine humaine est censée apaiser les vapeurs hystériques ou hypocondriaque.

Le tartre soluble dissout l’humeur mélancolique.

Le quinquina est utilisé dans toutes les maladies des nerfs.

Ce sont des charlatans, des moines, des apothicaires, qui fabriquent et distribuent ces remèdes.

Mais, à l’Hôpital Général, la folie appelle davantage une purification qu’un soin.

On parle d’encombrement des viscères, de bouillonnement d’idées fausses, de fermentation des vapeurs, de corruption des liquides et des esprits.

On pratique des saignées, des purgations ; on donne des émétiques. On provoque des brûlures et des abcès pour extraire le mal ou on le fait dissoudre avec de l’élixir de vitriol. On immerge le fou dans l’eau, des journées entières, pour le purifier.

Mais le traitement le plus couramment utilisé à l’Hôpital est la « peur ».
La folie reste une erreur, une faute, une impureté. Il faut punir et châtier pour chasser le mal et ramener à la raison.

La peur est recommandée comme passion à susciter chez les fous. C’est l’antidote de la folie. Elle dompte la fureur maniaque, réduit l’excitation des fibres nerveuses, apaise les craintes irraisonnées des mélancoliques et des hypocondriaques. Elle est curative et offre l’avantage d’être aussi une punition.

Dans les quartiers d’insensés, les pensionnaires sont traités avec cruauté. Enfermés dans des cachots, ils subissent souvent des bastonnades. Leurs gardiens sont des pervers sadiques et peu intelligents, souvent inaptes à tout autre emploi.

C’est par la souffrance et la peur que l’on pense corriger la folie.

L’ignorance, l’incompréhension, le manque de certitudes entraînent un sentiment de crainte, donc une réaction de défense pour se protéger d’un mal que l’on ne connaît pas.

Georges Vignaux

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