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Le XVIIIe siècle : Les défenseurs des aliénés

7 juin 2014

ImageLa condition carcérale des insensés pose problème aux philanthropes. Ce sont eux qui vont permettre à l’approche théorique et thérapeutique de la folie de pouvoir changer. La parution des premiers ouvrages entièrement consacrés à la question des troubles mentaux en témoigne :

La « Médecine de l’esprit »,Le Camus (1753) France.

La « Philosophie de la folie »,Daquin (1791) France.

« De la folie », Chiarugi (1790) Italie.

“Diseases of the mind”, Rush (1812) Etats Unis.

« Traité médico-philosophique », Pinel (1801) France

Daquin , médecin à Chambéry, propose une thérapeutique où la philosophie se met au service de la médecine. Selon lui, l’homme de l’Encyclopédie ne doit pas tolérer de voir souffrir son semblable, surtout si cette souffrance indique une atteinte de la raison.

Rush

A la même époque, Rush est le premier aliéniste américain à écrire un manuel sur les maladies mentales. Il prend la défense de ces patients que l’on traite comme des criminels ou des bêtes sauvages. Il dénonce les claquements de fouets et le cliquetis des chaînes que l’on entend dans les hôpitaux. Il pense que les aliénés doivent avoir le droit de sortir à l’air, à la lumière, de bouger et de se promener.

Il fait remarquer que lorsque le médecin est attentif aux détails des symptômes du patient, ce dernier éprouve du soulagement à se confier à lui, et il s’en suit une amélioration notable de sa pathologie.

Ainsi se définit une attitude thérapeutique, basée sur l’usage de la parole au travers de la relation soignant soigné, à laquelle Pinel donne le nom de « Traitement Moral ».

Pinel

Il est nommé médecin des aliénés de Bicêtre en 1793, durant l’insurrection. Il est très influencé par les idées philanthropiques de liberté et de respect de l’individu, développées par l’Encyclopédie.

Suite au rapport établit en 1787 par Tenon, un membre de l’académie des sciences, qui dresse un constat sévère de la situation des aliénés, Pinel publie son « Traité médico philosophique ».

Il explique comment il est possible d’améliorer les conditions d’hospitalisation et de travailler, en même temps, à la guérison des malades. Sans remettre en question l’origine organique de la folie, il la décrit comme résultant davantage d’une perturbation des sensations et de l’imagination que d’une réelle détérioration de la raison et de l’intelligence. Le malade conserve toujours quelque chose de raisonnable auquel le médecin peut s’adresser.

Ce sont les passions qui, selon lui, déterminent ce qu’il appelle« l’aliénation mentale »:

« Les passions sont la clé des causes et des remèdes de la folie. Il ne faut pas éradiquer les passions, mais les contre balancer les unes les autres ».

Le travail du médecin à l’asile consiste surtout à appliquer un « traitement moral ». Son attitude envers le patient doit se situer entre la fermeté et la douceur :

« Le traitement consiste dans l’art de subjuguer et de dompter l’aliéné en le mettant dans l’étroite dépendance d’un homme (le médecin) qui, par ses qualités physiques et morales, et l’application de principes thérapeutiques philanthropiques, soit propre à exercer sur lui une emprise irrésistible et à changer la chaîne de ses idées ».

Avec Pinel, le fou redevient un être humain, capable d’être raisonné. Il supprime l’usage des chaînes qu’il juge bien souvent responsables d’une aggravation de la folie:

« Je crois que ces gens sont insensés parce qu’ils sont privés d’air et de liberté ».

Le médecin trouve alors sa place à l’asile, mais il a un rôle plus moral que médical, puisqu’il y pratique une forme de psychothérapie basée sur des encouragements, des conseils, l’obéissance à des règles d’honneur, de courage. Il passe un contrat avec le malade.

La psychiatrie veut changer le jugement de la société par rapport à la folie et modifier aussi la relation du malade avec sa maladie.

On considère que la vertu est inaliénable et qu’elle peut résoudre la folie. On l’impose à l’asile par des moyens de dissuasion, par la contrainte, par la peur des réprimandes et des punitions.

Le fou est délivré de ses chaînes et de ses barreaux, mais il se retrouve enfermé dans un espace moral, enchaîné à un jugement perpétuel où il est sans cesse surveillé, accusé, suspecté.

Sa seule liberté consiste à accepter la soumission, le repentir, la reconnaissance de ses fautes.
Et ceux qui restent réfractaires à cette uniformisation morale retrouvent le cachot.

Survivance de la magie

Durant ce XVIII e siècle, pourtant baptisé siècle des lumières, s’affirme encore cette volonté de croire à des pratiques magiques ou surnaturelles. Quelques charlatans, tels que Mesmer et Gall, deviennent célèbres.

Mesmer

C’est un médecin, philosophe et théologien, qui se passionne pour l’astrologie et le magnétisme.
Dans une thèse intitulée « De l’influence des planètes » (1766), il parle de l’existence d’un mystérieux fluide corporel qui, selon lui, a le pouvoir de guérir de nombreux troubles et, entre autres, les troubles nerveux.

« Le magnétisme se transmet sous la forme d’un fluide qui peut se transmettre à distance. Son action est propagée comme le son. L’univers est submergé par un fluide subtil, venant des astres et agit sur les êtres vivants par l’intermédiaire du système nerveux ».

Considérant que la maladie est un signe de dysharmonie du fluide corporel, Mesmer met au point un « baquet » conducteur, contenant des baguettes métalliques aimantées, pour soigner ses malades collectivement.

Il devient vite célèbre à Paris, grâce aux transes collectives qu’il est capable de provoquer chez les grandes dames hystériques. Elles hurlent, convulsent et, une fois la crise passée, affirment se sentir en bien meilleure santé. La cure provoque certainement, chez ces malades très influençables, une catharsis curative.

Une commission désignée par Louis XVI statue sur l’inexistence du magnétisme et déclare que Mesmer est un charlatan.

Gall

C’est un médecin qui consacra toute sa vie à l’étude du cerveau. Influencé par les théories de Morgagni, il invente la « Phrénologie ». C’est une technique qui permet, d’après l’étude morphologique du crâne, de déduire le caractère.

Il devient rapidement célèbre et sa doctrine est bien acceptée par la plupart des psychiatres de la fin du XVIII e siècle. Tous se passionnent pour la phrénologie, qui remplace la métoposcopie, la chiromancie, la géomancie, etc…

Gall finit par être discrédité à son tour, mais les idées de localisations cérébrales donnèrent, surtout en Allemagne, un prodigieux élan aux écoles de neurologie.

Malgré son rationalisme, le XVIII e siècle conserve une attirance pour les pratiques magiques : on croit au fluide corporel ou céleste, on porte des bracelets ou des colliers magnétisés comme des amulettes.
Et à cette époque, en France, sévit une véritable épidémie d’hystérie collective, appelée « Épidémie de St Médard ».

 Les convulsionnaires de St Médard

Dans ce cimetière de Paris, le tombeau d’un diacre devient le lieu de guérisons miraculeuses.

Des infirmes retrouvent l’usage de leurs membres, des plaies se cicatrisent. Et le phénomène prend de l’ampleur, lorsque les guérisons s’accompagnent de crises de convulsions spectaculaires.

Alors on se bat pour approcher de la sépulture, et c’est à celui qui entrera en transe le premier. Certains se lacèrent avec les ongles, se donnent des coups de marteau ou de haches, des femmes se font tordrent les seins avec des tenailles, d’autres encore se font piétiner ou sucent des ulcères purulents.

Toute cette agitation entraîne la fermeture du cimetière. Mais aux alentours, les convulsions continuent. Les gens entrent même en transe chez eux, après avoir consommé de la terre du lieu sacré.

L’évènement tourne au scandale et à la débauche, il prend une nette connotation sexuelle. Les convulsions, les bastonnades, les flagellations, les violences deviennent ce mal qui procure du bien, une jouissance où le sexe est à peine caché.

Le mot « lubie », dérivé du mot « libido », très à la mode en cette fin de XVIII e siècle, exprime ce mélange de folie et de lubricité.

Avec toute sa raison scientifique, ce siècle a établit une classification des maladies mentales. Le fou, comme l’explique Foucault dans son « Histoire de la folie à l’âge classique » (1961), se retrouve « rangé au jardin des espèces ».

On a classé les folies comme les plantes. La France est engagée dans les différents courants intellectuels qui agitent toute l’Europe. Et c’est par humanisme surtout, que l’on commence à critiquer les anciennes méthodes de traitement et les conditions déplorables de détention des malades.

Avec Pinel, le médecin fait son entrée à l’asile, garant d’une morale plus que représentant d’une science. Le fou quitte sa parenté avec la bestialité, sans être reconnu vraiment comme un malade. Tantôt on le considère comme un être trop sensible dont la raison a succombé sous les coups de l’infortune ou de l’injustice, tantôt comme un libertin qui n’a pas su rester maître de ses passions.

Il prend le nom d’aliéné, et l’on soigne sa folie en passant un « contrat moral » avec lui, assorti d’une menace de punition en cas d’inobservance.

C’est avec ce traitement, qui préfigure les méthodes psychologiques à venir, que le patient doit renouer avec la raison.

Concernant les causes de la folie, les progrès scientifiques ne parviennent pas à remettre en cause la vieille théorie des humeurs.

On parle toujours d’engorgements, de vapeurs nocives, de bile noire et de la nécessité de pratiquer des saignées et des purgations. Parce que la déraison ne peut que traduire une indispensable atteinte organique.

 

Georges Vignaux

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