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Le XIXe siècle : l’avènement de la neurologie

10 juin 2014

ImageLe XIXe siècle est un siècle de mutations. L’industrialisation, l’exode rural, le développement du commerce et des grandes villes, les appétits spéculatifs d’une bourgeoisie triomphante, l’apparition d’un prolétariat urbain, la pauvreté engendrée par l’essor économique…, tous ces éléments marquent l’entrée dans le monde moderne.

Le XIXe siècle renouvelle, par obligation, sa confiance en la science qui conserve toujours autant d’autorité pour élucider les mystères du monde : « Il faut croire en la science, l’expérience peut seule nous apprendre ». (C. Bernard, « Introduction à la médecine expérimentale » (1865)

Dans ce contexte positiviste, la médecine veut prouver qu’elle a rompu définitivement avec la théologie et la métaphysique, qu’elle avance à grands pas vers la connaissance et qu’elle peut concourir à assurer le bonheur de l’humanité.

La notion de « Santé Publique » se développe et, par la mise en place d’un ministère, devient une des responsabilités de l’Etat.

En matière de recherche, la préoccupation essentielle concerne l’étude du cerveau et des voies nerveuses. La neurologie s’impose comme la spécialité médicale dominante. Elle seule pense être capable de résoudre l’énigme de la folie en y apportant une explication organique.

Néanmoins, résistant au courant organiciste ambiant, quelques médecins et philosophes vont permettre à la psychiatrie de connaître sa véritable naissance. Ils redécouvrent l’existence de cette volonté intérieure irrationnelle, dont on parle depuis l’Antiquité, et qui semble d’ailleurs se rapprocher de plus en plus de la notion d’ « inconscient » mise en valeur par le romantisme réaliste des écrivains.

Alors que les théories organiques condamnent la folie comme une dégénérescence incurable, la philosophie et la psychologie lui reconnaissent une existence sociale et la considèrent comme une expérience humaine naturelle et inévitable, quelques fois très proche de la normalité.

 Les partisans de l’organogenèse

-L’étude du cerveau :

Au début du XIX e siècle, de nombreuses autopsies sont pratiquées sur les cadavres des malades mentaux, à la Charité ou à la Salpêtrière.

Sans trop savoir ce que l’on recherche, on nourrit toujours le secret espoir de découvrir enfin les causes ou l’origine de la folie.

Certes, la tête est reconnue comme le siège de l’entendement, mais son atteinte ne semble pas être primitive dans l’aliénation, puisque c’est de l’abdomen que partent les impressions qui retentissent au cerveau, par l’intermédiaire du système nerveux sympathique.

On cite d’ailleurs l’exemple de l’ivresse alcoolique à titre de preuve:
Sans souffrir d’aucune maladie cérébrale, un individu peut délirer sous l’effet de l’alcool et redevenir ensuite normal, une fois l’ivresse passée. Il n’y a donc pas altération des facultés intellectuelles. On en conclut que le délire est bien provoqué par une irritation des muqueuses de l’estomac et de l’intestin par l’alcool. Force est de constater que le cerveau reste encore un organe inconnu.

Mais, très rapidement, à la lumière de quelques découvertes scientifiques, il va trouver sa place au centre des recherches concernant la folie.

Avant de se consacrer à sa théorie sur la phrénologie, Gall avait constaté, lors d’examens anatomiques, que le cerveau apparaissait constitué de différentes parties reliées entre elles par un réseau complexe de connexions.

En 1811, l’anatomiste anglais Bell poursuit les investigations de Gall dans le domaine cérébral et édite : « Idée d’une nouvelle anatomie du cerveau ». Il prouve qu’il existe une circulation de l’influx nerveux, passant par des nerfs afférents ou des nerfs efférents.

Un autre anglais, le médecin Hall découvre par la suite que la colonne vertébrale est aussi le point de départ de certains nerfs.

Ainsi, une action peut se réaliser sans que le cerveau n’y prenne part. Autrement dit, la conscience et la volonté n’exercent pas un contrôle permanent sur le corps, ce dernier étant capable de fonctionner parfois automatiquement.

Il faut donc admettre qu’il existe un inconscient.

Et on se demande alors si la pensée elle-même ne pourrait pas quelques fois rester inconsciente aussi ou résulter d’un fonctionnement d’ensemble du cerveau, dont une partie échapperait à la volonté.

Toutes ces recherches et interrogations contribuent à l’évolution des idées sur la maladie mentale : c’est résolument du côté du cerveau que l’on se tourne pour en trouver une explication.

-L’exemple de la paralysie générale :

L’entité clinique la plus répandue dans les asiles d’aliénés au XIX e siècle est la paralysie générale. Comme on en ignore encore l’origine syphilitique, on pense qu’elle est l’aboutissement de l’aliénation mentale. C’est pour cette raison qu’on lui donne le nom de «démence paralytique ».

Bayle, médecin à Charenton, édite un « Traité des maladies du cerveau » en 1826, dans lequel il démontre l’origine organique de la paralysie générale. L’examen anatomique met en évidence une inflammation des méninges. Il pense alors avoir trouvé la lésion responsable de la folie :

« La plupart des aliénations mentales sont le symptôme d’une phlégmasie chronique primitive des membranes du cerveau ».

La découverte de Bayle fait définitivement basculer l’orientation des recherches sur la folie vers une organogenèse cérébrale. Toute altération de la pensée ou du comportement, tout désordre mental doivent maintenant pouvoir s’expliquer par une perturbation localisable dans le cerveau. Nombreux sont ceux qui pensent que les troubles psychiques se rattachent à une anomalie identifiable et certainement irréversible du cerveau. C’est de cette conviction que sont nées les fameuses théories de la dégénérescence.

-Les théories de la dégénérescence :

Morel, médecin chef à l’asile de Mareville, publie en 1857 un « traité des dégénérescences » et en 1860 un « trait » des maladies mentales », dans lesquels il établit clairement que les aliénés sont atteints d’une maladie héréditaire.

Sa doctrine obtient de suite un formidable succès. Elle apporte ce que l’on réclamait depuis longtemps : une explication matérialiste et totalisante de la folie.

Il s’agit d’une tare, transmise de générations en générations, et qui s’aggrave au fil du temps, pouvant ainsi mener à l’extinction de la lignée. Elle va de l’affection légère jusqu’à la dégénérescence profonde comme l’arriération mentale.

« La folie est le résultat de phénomènes pathologiques transmis par hérédité. Elle est un véritable état dégénératif. Si elle est un fait primitif, on a toutes les raisons de craindre que, dans les générations subséquentes, elle ne se caractérise aussi par la dégradation de la race et finalement par son extinction ».

Morel, « Traité des maladies mentales » (1860)

Vers la fin du XIX e siècle, Magnan, aliéniste à Ste Anne, reprend les théories de Morel et propose une nouvelle classification des « folies héréditaires ».

Il sépare les aliénés en deux groupes :

• Les gens normaux à la naissance, qui, sous l’influence de causes diverses (intoxications, alcoolisme, toxicomanie, paludisme, misère sociale, mauvaise constitution des sols, etc…) peuvent tomber malades et devenir des dégénérés.

• Les anormaux de naissance, parmi lesquels il distingue :

Les dégénérés inférieurs (idiots, imbéciles)

Les dégénérés moyens (débiles)

Les dégénérés supérieurs (pervers, alcooliques, psychotiques).

Le malade mental ou dégénéré se reconnaît par des signes physiques (asymétrie du visage, troubles morphologiques divers) et par des stigmates mentaux (instabilité, irritabilité, absence de volonté, impulsivité, obsessions ou phobies, etc…) En général, on constate aussi qu’il a conservé cette ancienne parenté avec la pauvreté ou même l’animalité.

On dispose maintenant d’une certitude rassurante pour expliquer la folie: elle provient de la transmission d’une tare héréditaire qui se manifeste par des troubles mentaux et physiques et par des lésions localisables, au niveau cérébral, très souvent irréversibles.

Ainsi, le danger de la déraison semble parfaitement limité et contrôlé.

L’influence de ces théories a été considérable. La thèse du « criminel né » de Lombroso s’en est directement inspirée. Les romans de Zola, de Huysmans, de Daudet, de Bourget ont répandu dans le public les notions d’atavisme et de fatalité héréditaire.

Dans de nombreux asiles, on en est même arrivé à pratiquer la stérilisation des dégénérés ou des femmes susceptibles d’engendrer des dégénérés.

Aux USA, à la fin du XIX e siècle, des lois ont interdit le mariage des épileptiques, des alcooliques et des syphilitiques.

Et aujourd’hui, on recherche encore assidûment à prouver l’existence d’un déterminisme génétique qui permettrait de mettre à l’écart très tôt , de ficher des individus réputés dangereux qui menacent l’ordre public .

-L’avènement des neurologues :

La folie se retrouve donc définie comme une tare héréditaire. Mais cela suppose de pouvoir en matérialiser les atteintes ou les lésions au niveau cérébral.

La question des localisations devient ainsi primordiale, et c’est avec un mécanisme cartésien que l’on se passionne pour l’étude du cerveau.

On constate que certaines zones du cortex semblent commander plus particulièrement certaines facultés ou certaines fonctions et sont donc aussi responsables de leur dysfonctionnement. On explique ainsi l’aphasie, la dysphasie, l’amnésie, l’hallucination… C’est la naissance de la physiopathologie cérébrale.

Le neurologue Magendie, reprenant les recherches de Bell, distingue les nerfs moteurs et les nerfs sensitifs. On mesure la vitesse de l’influx nerveux, on parle d’activité électrique, et, avec la découverte de la cellule, de pathologie cellulaire.

Une certitude s’impose : la maladie doit s’inscrire dans le tissu des organes ; il y a forcement quelque part un indice ou une trace à découvrir.

Bichat, anatomiste français, créateur de l’histologie, enseigne dans ses cours que, lorsque les tissus s’affaiblissent, ils sont vulnérables aux maladies et sont donc le siège des affections.

Les théories cartésiennes de l’homme machine reviennent en force, et la deuxième partie du XIXe siècle affirme de plus en plus cet élan pour l’organogenèse avec Pasteur, Liebig, Addison, Parkinson, Hodgkin, etc…

Griesinger, psychiatre et neurologue, donne le conseil suivant, dans un article sur le diagnostic et le traitement psychiatrique:

« La première chose à faire pour connaître les symptômes de la folie est de les localiser. De quel organe relèvent les signes du mal ?

Les faits physiologiques démontrent que c’est le cerveau. Par conséquent, en cas de folie, il y a un fonctionnement morbide de cet organe ».

Avec la découverte du neurone, à la fin du siècle, on pense que l’atteinte résulte d’une action sur les cellules cérébrales et on va même jusqu’à tenter de localiser les états affectifs dans la structure neuronale elle-même.

Alors les psychologues, qui se découvrent une passion soudaine pour la biologie, étudient l’âme au microscope. Les aliénistes se font appeler « neurologues »; ils s’éloignent volontairement de la philosophie, préférant raisonner en physio-anatomistes et répertorier toutes les perturbations du système nerveux responsables des troubles du comportement ou de la pensée.

Emportée par ce courant organiciste, la psychiatrie devient une psychiatrie du cerveau :
Le neurologue viennois Meynert détermine qu’un excès de sang au niveau du cortex est à l’origine de la dépression, ce qui rappelle étrangement Hippocrate et sa théorie sur l’engorgement.

Wernicke, neurologue allemand, étudie les états psychotiques in-duits par la fièvre, l’alcool, la morphine et en conclut que, généralement, les maladies mentales sont liées à des lésions du cerveau.

Korsakov en 1887 avec la description de la psychose alcoolique chronique et Alzheimer en 1906 avec celle de la démence présénile en apportent des preuves supplémentaires : il faut toujours rechercher, comme cause à la folie, une détérioration du tissu cérébral. Et on réutilise, à cette occasion, la vieille notion de « dégénérescence », pour qualifier l’atteinte neurologique.

Par la suite, Pavlov expose sa théorie du « réflexe conditionné ». Selon lui, les conflits internes et la maladie mentale s’expliquent en termes de combinaisons de neurones qui sont soit surexcités, soit inhibés par les stimuli extérieurs.

Finalement, avec un vocabulaire adapté aux récentes découvertes – on parle de « localisations anatomopathologiques », de « lésions histologiques » au lieu des « ratées de la mécanique cérébrale – on aboutit aux mêmes conclusions qu’au siècle précédent : la folie correspond obligatoirement à un trouble organique.

Toute réflexion psychologique qui oserait s’écarter de cette règle, serait immédiatement rejetée. Il apparaît alors urgent d’établir une nouvelle classification des maladies mentales, selon cette conception organiciste.

C’est l’allemand Kraepelin, neurophysiologiste, qui s’en charge. Son « Traité de psychiatrie » (1883) sera considéré pendant longtemps comme une oeuvre fondamentale. L’observation du comportement des patients, à laquelle il semble attacher beaucoup d’importance, ne lui sert pas, en réalité, à mieux les comprendre, mais simplement à réunir en vue d’une classification clinique, une collection de symptômes.

Il distingue deux grandes psychoses :

–       La psychose maniaco-dépressive :

Il la décrit comme une maladie périodique, évoluant par phases successives, maniaques ou mélancoliques, et présentant des périodes de récupération complète entre les phases. Il la considère curable.

– La démence précoce :

Cette pathologie comprend trois syndromes la catatonie, l’hébéphrénie et la démence paranoïde, qui aboutissent à un état terminal de détérioration organique profonde,.

On lui donnera par la suite le nom de schizophrénie.

L’oeuvre de Kraepelin marque l’apogée d’une époque résolument anti-psychologique. Seule l’approche organique de la folie compte.

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