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Le XX e siècle : La neurologie l’emporte

21 juin 2014

ImageUne psychiatrie biologique :

Si en Allemagne, au début du siècle, on privilégie la réflexion philosophique, pour parler de la maladie mentale, en France, la psychiatrie reste très attachée à la clinique et le discours qui prévaut est celui organique. La science qui occupe toute la place est la neuropsychiatrie.

Les découvertes qui concernent la structure du système nerveux, tendent à prouver, une fois encore, la cause organique de la folie.

On soigne la paralysie générale par impaludation et cette méthode de traitement devient un modèle à suivre : à l’origine de toute perturbation psychique, on doit forcément pouvoir identifier un dysfonctionnement physique.

L’épidémie d’encéphalite léthargique de 1917 qui touche toute l’Europe, fait avec la grippe espagnole, plus de morts en France que la Grande Guerre. Et les survivants souffrent de séquelles neurologiques si importantes qu’on les croit atteints de démence précoce. Contraints de rejoindre les aliénés, ces malades finiront leur vie à l’asile. Et on en déduit donc que des agents infectieux peuvent aussi être la cause des maladies mentales.

Par ailleurs, des recherches en chimie biologique démontrent comment une perturbation du métabolisme de certains enzymes (phénylalaline, galactotransférase, tryptophane) peut se manifester par des arriérations mentales. On relève aussi qu’une carence en vitamine B est parfois responsable de troubles neuropsychiques et que les hormones produites par des glandes (surrénales, thyroïde, hypophyse, hypothalamus, thalamus), semblent être concernées dans l’apparition de certaines perturbations psychiques.

D’autres études, portant sur l’hérédité, montrent que des aberrations chromosomiques entraînent des troubles mentaux tels que le mongolisme ou la débilité.

Des statistiques établissent déjà la responsabilité de facteurs héréditaires dans l’éclosion de la schizophrénie.

En corollaire à cette organogenèse, va se poursuivre avec assiduité, l’exploration du cerveau et du système nerveux.

On confirme la circulation de l’influx nerveux. Les nerfs sont bien le siège de décharges électriques. L’électroencéphalogramme, inventé en 1925, permet d’enregistrer cette activité cérébrale et de diagnostiquer certaines anomalies. Mais on en vient rapidement à s’intéresser à ce qui se passe à l’intérieur du cerveau. On essaye d’y enfoncer des électrodes pour découvrir des régions jusqu’alors inexplorées. Cette méthode appelée « Stéréotaxie » se développe durant la deuxième guerre mondiale et apporte des informations sur le fonctionnement et la structure du cerveau.

On identifie l’acéthylcholine et la noradrénaline que l’on nomme « neuromédiateurs ».
Mais ce mécanisme chimique sera réellement prouvé en 1951, lorsque l’on pourra travailler à l’échelle d’une seule synapse.

L’idée d’une psychiatrie biologique s’impose. Les aliénistes, en majorité, se prétendent tous neuropsychiatres, indiquant ainsi clairement l’importance que l’on accorde désormais à cette nouvelle science matérialiste en plein essor : la neurophysiologie.

Le cerveau, les nerfs, l’influx nerveux, les molécules chimiques, nouveau langage de la psychiatrie, prouvent bien l’existence d’une mécanique humaine.
Dès lors, les rationalistes vont se mettre à répertorier de nombreuses anomalies neurophysiologiques susceptibles d’apporter une explication à la folie.

Le partage de la folie :

Le courant organiciste dominant parvient à créer des services de neurologie, au sein même des hôpitaux. On assiste alors à une ségrégation des malades mentaux, à un véritable partage de la folie.

Il y a d’un côté le « domaine psychique pur », les « malades des nerfs », soignés dans les services de névrologie ou de neurologie, et, de l’autre, le « domaine mental », la psychiatrie lourde avec ses asiles et ses aliénés incurables.

-Le domaine psychique : Ce sont les « malades nerveux » présentant des troubles psychiques purs : psychasthénie, neurasthénie, hystérie, hypocondrie. Ils sont soignés dans les services de neurologie des hôpitaux de médecine, ou dans des établissements privés. Les traitements utilisés sont des calmants, des toniques, des laxatifs, des diurétiques, des bains auxquels on associe parfois un peu de psychothérapie.

-Le domaine mental : Ce sont les aliénés incurables qui souffrent de troubles mentaux importants : démence, paralysie générale, alcoolisme, encéphalite, débilité, dégénérescence, délires chroniques (psychoses), séquelles neurologiques de guerre. Les traitements sont les mêmes que ceux pratiqués au siècle passé : saignées , suspensions à des cordes, chaises rotatives…ou bastonnades.

A Paris, la neurologie est à la Salpêtrière, avec Charcot, tandis que les « maladies mentales et de l’encéphale » sont à Ste Anne.

Si la neurologie, en tant que science nouvelle, bénéficie d’un essor prodigieux et d’une grande célébrité, la psychiatrie elle, avec ses asiles, doit se faire oublier.

Peu de médecins s’engagent dans la carrière asilaire, parce que les aliénés, ne présentant pas de lésions précisément localisables au niveau cérébral, n’ont pas droit aux soins dispensés par la médecine enseignée à la faculté.

L’asile et l’hôpital sont deux mondes à part, indépendants aussi bien au niveau de l’organisation qu’à celui du recrutement et de la formation du personnel.
Mais un problème inquiète : la population de l’asile est en constante augmentation. Il y a encombrement, on entasse les pensionnaires.

En outre l’asile est obligé d’accueillir beaucoup de patients qu’il avait refusés auparavant, tels que les arriérés, les épileptiques, les déments, etc, dont personne ne veut . Il devient un fourre-tout qui correspond au renfermement, à la chronicité, à l’incurabilité et à la dangerosité.

Les traitements restent barbares et médiocres et les médecins sont absents ( 1 pour 500 malades environ).

L’asile a ainsi renoncé, en quelques décennies, à sa prétention thérapeutique. Il est une mise à l’écart associée d’un pronostic pessimiste. Il est redevenu ce qu’il était autrefois : un «quartier d’insensés » ou un « dépôt de mendicité ».

Et même, lorsque l’on décidera, en 1937, sous le gouvernement du front populaire, de donner aux asiles le nom respectable d’ « hôpitaux psychiatriques », ce changement d’appellation ne modifiera guère leur fonctionnement.

En ce début de XX e siècle, la folie est donc partagée. On distingue les malades curables, qui intéressent la neurologie, et les incurables, objets d’une psychiatrie asilaire, abandonnée derrière ses murs, et pour laquelle on commence à parler de « coûts économiques » et d’ « inefficacité thérapeutique ».

Edouard Toulouse, politicien de gauche, soutenu par deux médecins, Charles Richet et Alexis Carrel qui recevront le prix Nobel de médecine, vont proposer, au nom d’un eugénisme, des solutions pratiques dans la lutte contre les maladies mentales.
Ils considèrent qu’il y a une hiérarchie des races humaines et une possibilité de dégénérescence raciale due à des maladies héréditaires. En conséquence, ils envisagent de donner aux médecins le pouvoir de discriminer les maux incurables, dont il est nécessaire d’éviter la propagation, de ceux curables auxquels on doit réserver les soins.
Et ce projet s’accorde très bien avec le partage déjà effectué des « malades nerveux » et des «aliénés ».

On préconise alors la stérilisation, puis l’euthanasie pure et simple des malades internés dans les asiles.

En Allemagne, à la fin des années 20, une législation est votée qui prévoit, entre autres, l’élimination des schizophrènes. Ensuite, c’est le projet nazi dit « action T4 » qui annonce: «La destruction des vies qui ne valent pas la peine d’être vécues » .
Ce programme est loin de faire hurler les psychiatres allemands qui, à 69%, rejoignent les rangs du parti nazi, acceptant ainsi complètement l’idée d’une purification de la race.

En France, cette théorie raciale reçoit un écho favorable chez des psychiatres comme De Clérambault qui, plus tard, sera reconnu par Lacan comme le seul maître en psychiatrie à cette époque. En outre, le « Traité des dégénérescences » de Morel et Magnan reste encore bien présent dans les esprits.

En 1936, la « Commission de Surveillance des asiles publics d’aliénés du département de la Seine » déclare alors :

«…Il est du devoir des pouvoirs publics de prendre d’urgence des mesures tendant à préserver l’avenir de la race française. La commission a l’honneur de demander à Mr le Ministre de la Santé Publique de rechercher les moyens de faire pénétrer dans les familles françaises, en vue d’encourager la pratique de l’eugénisme volontaire, la notion de l’hérédité propagatrice des maladies mentales »

Les psychiatres français ne s’insurgent pas contre ces mesures, même si aucun programme de stérilisation n’est officiellement mis en place dans les asiles.
En réalité, la solution s’impose d’elle-même durant les années de guerre :
Une volonté masquée d’euthanasie se fait sentir lorsque l’on rationne les malades internés ou que l’on réquisitionne les produits des fermes asilaires, en laissant les pensionnaires mourir de faim. Sur 115 000 malades mentaux recensés en 1940, 40 000 agonisent dans des conditions effroyables de famine et de froid.

A Lyon, à l’hôpital du Vinatier, 2773 patients décèdent des conséquences de la dénutrition.

L’asile ressemble toujours à un lieu maudit de désolation, de chronicité et d’incurabilité.

Pourtant, il y a un hôpital en France qui semble échapper à cette règle. C’est celui de St Alban, en Lozère. On y parle de réforme, de psychothérapie institutionnelle, d’ouverture des portes… d’une psychiatrie différente.

Georges Vignaux

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