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Le XXe siècle : un nouveau discours sur la folie

26 juin 2014

ImageFreud et la psychanalyse :

En ces débuts du XXe siècle, les quelques psychiatres qui essayent d’apporter une explication psychologique à la folie, ne sont guère écoutés, car ils n’utilisent pas un discours scientifique face à la toute puissance de la neurologie.

Si Freud parvient à s’imposer, c’est parce qu’il se sert de sa formation de biologiste et de neurologue pour élaborer sa théorie sur l’inconscient. Et la méthode de traitement des troubles psychiques qu’il propose est à la fois psychologique et scientifique.
En 1886, il rejoint Charcot à Paris, pour participer à ses études sur l’hystérie. Et, il se rend compte que l’hypnose, malgré son côté magique et fascinant, n’a en fait que des effets thérapeutiques limités. Effectivement, la libération des émotions refoulées, dans l’état hypnotique, ne produit pas la guérison mais un simple soulagement des tensions accumulées.
Et, très souvent, les symptômes initiaux disparaissent pour être ensuite remplacés par d’autres.

Il faut donc rechercher une méthode qui permette de surmonter les résistances de la personnalité à se remémorer et à revivre les expériences passées. Il faut aider le patient à retrouver les évènements traumatiques anciens qui ont déclenché le processus pathologique.

Pendant les dix années suivantes, Freud travaille à mettre au point la technique psychanalytique basée sur la « libre association des idées ». Celle-ci exige une période de temps suffisamment longue pour permettre aux souvenirs inconscients d’être évoqués. Encore faut-il savoir lire entre les lignes et décrypter le sens des symboles exprimés par le malade, car l’inconscient a son langage particulier : les rêves, les actes manqués, les symptômes psychopathologiques et même les associations d’idées traduisent un sens caché.

Freud réactualise l’introspection : c’est dans la vie intérieure que l’on découvre les secrets de la folie et les moyens de la soigner, selon ce vieux principe que la vérité révélée est curative.

Mais ce qui donne son originalité au traitement psychanalytique, c’est qu’il est basé sur le transfert : Le malade reporte sur la personne du médecin, les sentiments qu’il éprouvait dans le passé à l’égard des gens importants pour lui (surtout ses parents). Il rejoue les situations conflictuelles et revit ses réactions pathologiques, en pouvant alors les aménager, les modifier et y apporter des solutions.

L’analyste l’aide à résoudre les problèmes affectifs qu’il n’a pas pu surmonter dans son enfance. La psychanalyse réaffirme ainsi cette conviction, qui a été celle des philosophes grecs, de Cicéron, de St Augustin, des psychiatres allemands du XIX e siècle et de tous ceux qui, au cours de l’histoire, ont pratiqué la psychologie : l’individu peut trouver, en lui, les capacités de s’auto guérir.

Toute sa vie, Freud est obligé de subir des critiques violentes. Son oeuvre est contestée ou même ridiculisée. D’abord, il ose prétendre que la maladie mentale ne s’explique pas par des lésions organiques, ce qui provoque son discrédit chez les neurologues.
Ensuite, lorsqu’il publie en 1905 « Trois essais sur la théorie de la sexualité », il passe pour un esprit obscène et dangereux.

Il considère que la sexualité ne sert pas seulement à la reproduction, mais qu’elle représente une véritable énergie pour l’inconscient : c’est la libido, la force vitale créatrice. Elle joue un rôle si prédominant que ses troubles sont à l’origine de la plupart des états psychopathologiques.

Les révélations de Freud concernant le contenu de l’inconscient, cette partie cachée de l’être humain faite de sexualité, de perversion, d’instinct animal et de fantasmes scandalisent l’opinion publique.

Une fois son oeuvre bâtie, en dernier lieu, Freud se consacre à l’étude des problèmes religieux, philosophiques et sociaux. Dans « Totem et tabou » (1913), « L’Avenir d’une illusion » (1927), « Malaise dans la civilisation » (1929), il élargit le champs d’application de la psychanalyse.

Plus qu’une méthode de soins, elle devient aussi une façon de penser, et d’expliquer la folie à l’échelle de la société.

Lorsqu’elle entre en France en 1925, la psychanalyse n’apporte pas de changement notoire dans les conditions de vie et le traitement des aliénés. Elle semble s’adresser surtout à des patients ne fréquentant pas l’asile.

Par contre, elle redéfinit cette nécessité de pratiquer une médecine de la personne dans laquelle l’histoire individuelle du patient compte bien davantage que la seule énumération des symptômes. Et, par l’intermédiaire des universitaires, des psychologues ou des philosophes, elle va faire aussi évoluer la considération sociale de la maladie mentale.

Dans un début de siècle déchiré par des guerres, agité par une révolution sociale et industrielle, en proie à une insatisfaction grandissante et à un mal de vivre si bien décrit par les écrivains, Freud, malgré les protestations qu’il provoque dans le public, parvient à connaître le succès. Parce que la psychanalyse dévoile aussi le malaise social pour l’appeler maladie.

Elle propose que l’homme devienne responsable de ce qu’il vit, qu’il ait une maîtrise intérieure et qu’il puisse réaliser ses propres désirs, selon son mode de conception personnel, sans attendre que la société ne lui dicte quels doivent être ces désirs.
Elle est cet espoir de rendre l’individu plus libre au niveau de ses dépendances sociales afin qu’il trouve en lui les capacités de donner un sens à son histoire et de construire ses propres régulateurs internes.

« Il faut donner au monde extérieur un sens interne au sein de la réalité psychique, soustraire à la régulation sociale défectueuse des éléments que le Moi pourra articuler par régulation interne ». « Essais de psychanalyse » Freud (1923)

La psychanalyse décrit donc un retour à la philosophie de Platon et de St Augustin, puisqu’elle s’occupe de rebâtir l’espace intérieur, de redécouvrir la conscience de soi, cette sagesse autodidacte garante de l’équilibre psychique. Elle satisfait ainsi un énorme désir d’autonomisation, de réadaptation et de reconnaissance de la vie intérieure.

Les disciples et les dissidents :

Autour de Freud, assez rapidement, se forme un petit groupe de pionniers : Adler, Rank, Stekel, Jung, Abraham, Ferenczi. Ils partagent l’acharnement du maître et parviennent, sans bénéficier d’appui universitaire, à créer leur propre cercle scientifique et leur propre presse.
Et Freud s’identifie déjà tellement à son oeuvre, qu’il appelle « la cause », que le destin de celle-ci devient son propre destin. C’est donc en vivant isolée de la psychiatrie universitaire que la psychanalyse parvient malgré tout, à s’imposer à toute l’Europe, aux USA et en Amérique du sud.

Le premier rassemblement international de psychanalyse a lieu en 1908 à Salzbourg et en 1910 est fondée l’Association Internationale de psychanalyse. Mais, au moment même de ce succès, des divergences éclatent au sein des disciples freudiens. Le maître pense que la psychanalyse, en tant que science, est inaccessible à la contradiction, et il met systématiquement à distance tous ceux qui osent la contester.

Le mouvement du départ se scinde ; les pionniers, qui sont surtout des théoriciens et non des cliniciens, ne s’accordent plus sur la doctrine. Freud lui-même, emporté par son désir de faire science et de laisser son nom dans l’histoire, est avant tout un chercheur passionné et un écrivain plus qu’un thérapeute. D’ailleurs, il écrira plus tard que :

« La psychanalyse n’est rien d’autre que l’interprétation de ma vocation littéraire en termes de psychologie et de pathologie ».

Adler :

Il exerce sa profession de médecin dans les milieux ouvriers et accorde beaucoup d’importance aux problèmes socio-économiques de l’époque.
Très vite, il constate que les conditions sociales ont une influence considérable sur l’apparition des maladies.

Il rompt avec la théorie freudienne en 1911. Pour lui, l’origine sexuelle des troubles mentaux et des névroses en particulier, n’est pas une explication suffisante. Il pense que ce sont avant tout les sentiments d’infériorité qui entraînent les états psychopathologiques. L’individu a du mal à trouver son identité et à s’affirmer dans la société, et rapidement, il développe ce sentiment de dépendance et d’infériorité.

S’il trouve des compensations, en devenant artiste par exemple, il a une chance de s’en sortir. Mais il peut aussi rester toute sa vie dominé par son complexe qui, inévitablement, se traduira par des perturbations psychiques. Adler fonde son propre groupe auquel il donne le nom de « psychologie individuelle ».

Jung :

Jung se brouille avec Freud au sujet de la théorie de la libido. Cette énergie vitale, pour Jung, n’est pas forcément toujours d’origine sexuelle. Il n’est pas d’accord non plus pour faire remonter tous les troubles psychiques à l’enfance. En outre la notion d’inconscient freudien lui parait trop limitée.

Il pense qu’il existe aussi un inconscient collectif, riche d’expériences ancestrales, d’images et d’archétypes culturels. Les mythes, les contes, les légendes, les fables, les thèmes littéraires, les créations poétiques, etc… représentent des modes de pensée et forment des bases solides sur lesquelles s’édifient et se structurent les personnalités. Ces symboles sont aussi des armes psychologiques de défense qui permettent une satisfaction imaginaire ou une régulation des conflits inconscients. En cas d’échec et de régression, ils deviennent le langage de la psychose.

Les troubles mentaux prennent naissance dans cet héritage culturel transmis de génération en génération, dans ces produits archaïques qui forment l’inconscient collectif.
Jung considère l’homme avant tout comme un utilisateur de symboles et la composante culturelle, dans son existence, joue un rôle essentiel.

Influence sur la psychiatrie :

Si la psychanalyse, comme méthode de traitement, ne parvient pas à se faire une place dans le milieu asilaire, elle inspire malgré tout un courant de pensée qui s’oppose aux explications organiques de la folie soutenues par la neurologie.

Et entre les deux guerres, par la force des choses, la psychiatrie prend une orientation qui a beaucoup de points communs avec la psychanalyse. Cette influence va conduire quelques médecins, tels que Bleuler et Meyer, à être à l’origine de changements profonds dans la considération et la prise en charge de la maladie mentale.

Bleuler :

Psychiatre suisse du début du siècle, il se rapproche des idées de Jung et s’en sert pour combattre les théories organiques de Kraepelin concernant l’incurabilité de la démence précoce. Son expérience acquise au contact des malades l’amène à ne plus considérer tous les psychotiques comme des déments et même à envisager pour certains, une perspective de guérison.

Il tente d’expliquer les symptômes de ces patients en utilisant la méthode dont Freud se servait pour expliquer les névroses. Mais alors que celui-ci avait abandonné les psychotiques à leur sort en les jugeant « inaccessibles à l’influence de la psychanalyse », Bleuler pense que chez eux, on peut aussi essayer de comprendre et d’analyser les processus inconscients, en sachant qu’ils sont bien plus archaïques que dans la névrose.

Ils représentent une « pensée autistique » primitive qui ne correspond pas à une logique névrotique, mais à une symbolique fantasmatique semblable à celle du rêve. Bleuler décrit les troubles psychotiques en insistant sur l’importance de l’inadaptation et de l’ambivalence amour haine qui caractérisent ces pathologies.

Il donne à la démence précoce le nom de « schizophrénie », mettant ainsi en valeur le signe principal de l’atteinte psychique qui est la dissociation de la personnalité.

Bleuler s’affirme comme partisan d’un traitement psychologique des psychoses, traitement qui repose sur l’interprétation du contenu des symptômes. Il abandonne pour un temps la notion de pathologie cérébrale organique, pour rechercher dans l’histoire des patients les évènements qui ont provoqué les troubles. Il constate d’ailleurs que les manifestations psychotiques ne sont que les « caricatures » des processus mentaux des gens normaux.

Mais par la suite, il abandonne la « cause psychologique » et revient à une conception organogénétique des maladies mentales.

Meyer :

Médecin d’origine suisse, il s’installe aux Etats-Unis où, en 1927 il est élu président de l’Association Américaine de Psychiatrie.

Très attentif aux conditions de vie des aliénés, il s’oppose aux traitements classiques et aux explications neurophysiologiques.

Selon lui, le psychiatre, afin de mieux comprendre la maladie mentale, doit prêter beaucoup d’attention à l’histoire du patient et concevoir sa pathologie comme une réponse inadaptée de sa personnalité toute entière à la réalité. L’origine des troubles est donc à rechercher dans le registre social et familial plutôt que dans celui des lésions cérébrales. Mais il n’est pas d’accord non plus pour la limiter au « cloaque supposé de l’inconscient ».

Il juge la psychanalyse bien trop restrictive à ce sujet et pense que de nombreux facteurs, dans l’existence, peuvent être la cause des pathologies.

Les traitements qu’il préconise sont surtout psychologiques, basés avant tout sur l’aide que l’on peut apporter au patient pour qu’il retrouve une adaptation.

Malgré des dissidences importantes parmi ses adeptes, la psychanalyse participe, dès les premières décennies du XX e siècle, à l’histoire de la psychiatrie.
Elle accompagne et soutient ce courant de pensée qui, peu à peu, combattant l’éternel dualisme corps/âme, commence à comprendre que le patient n’est pas qu’un simple cerveau détraqué ou un présentateur de symptômes, mais une unité psycho biologique et sociale.

Même si la technique de traitement psychanalytique reste inappropriée en psychiatrie, la philosophie qui s’en dégage ne peut que contribuer d’une façon bénéfique, à l’évolution et aux changements qui auront lieu par la suite.

 L’existentialisme, expression de la souffrance psychique :

Au sortir de la seconde guerre mondiale, le courant existentialiste qui s’impose, fondé par Kierkegaard et Nietzsche, représente très vite une perspective complètement opposée à celle des organicistes.

C’est un mouvement de révolte contre les valeurs et les convictions acquises. Il traduit les désillusions de cette croyance en une science toute puissante à laquelle on a fait confiance depuis la Renaissance et qui, finalement, a conduit le pays aux catastrophes (guerres, crises économiques et sociales).

C’est vers la philosophie que l’on se retourne, pour retrouver une certaine sagesse, pour comprendre et pouvoir mieux surmonter les difficultés du monde moderne. La « conscience de soi » représente, pour l’existentialiste, l’unique expérience fondamentale de l’être humain, celle qui reconnaît sa richesse intérieure.

La psychanalyse est donc assez bien acceptée par les philosophies existentielles, puisqu’elle aussi se préoccupe de la réhabilitation et de la reconstruction de soi.
Si l’existentialiste pose la question de l’homme qui se découvre comme « être au monde » et qui doit s’adapter à sa condition humaine, le psychanalyste conçoit la difficulté d’adaptation comme pathologique, mais tout deux ont une attitude commune par rapport à celui qui souffre : ll faut s’intéresser au sujet lui-même, à son histoire personnelle, à son propre univers intérieur et non pas seulement à ses symptômes.

De nombreux psychiatres se laissent séduire par la philosophie existentielle et trouvent en elle une alliée pour s’opposer aux théories organicistes de la folie.

D’autres, d’esprit plus analytique, comme Jacques Lacan et Henry Ey saisissent l’occasion pour démontrer la « causalité psychique des troubles mentaux » :

L’existentialisme et la psychanalyse se rejoignent donc pour parler de la folie : elle est autre chose que cette « maladie des organes du cerveau », elle traduit un problème d’intériorité, de subjectivité par lequel l’individu exprime ses difficultés d’adaptation.

Mais la psychiatrie des années 50 n’existe encore qu’à travers la neurologie. A l’université de Paris, le service d’enseignement de la psychiatrie porte le nom significatif de « Clinique des maladies mentales et de l’encéphale »; on y étudie la physiopathologie avec un rationalisme médical parfaitement anti-freudien.

C’est donc la philosophie qui amène un véritable changement dans la façon de comprendre les comportements humains et la souffrance psychique. Avec plus de réalisme que la psychanalyse, elle décrit l’expérience de la folie comme une expérience humaine, existentielle, dans l’ordre des choses, qui n’est plus seulement celle de l’aliéné, derrière les murs de l’asile, mais qui peut un jour concerner n’importe qui. C’est réellement dans la condition humaine que d’être désespéré (Kierkegaard)

Naissant de cette constatation, les philosophies existentielles veulent considérer l’existence humaine dans sa réalité terrestre, à partir de l’expérience vécue et, pour ce faire, elles rejettent les explications mystico idéalistes : « Dieu est mort » dit Nietzsche, et l’homme peut enfin se réconcilier avec sa vraie nature, avec sa propre intériorité d’être humain confronté à une vie qui est faite de faiblesses, de doutes, de souffrance et de désespoir.

Projeté dans l’existence, en tant qu’acteur et témoin, il doit assumer sa vie, se faire, se créer, devenir. Désormais, il lui faut construire son propre projet, rechercher sa vérité en lui-même, sans attendre qu’elle ne lui soit dictée par des instances supérieures auxquelles d’ailleurs il n’accorde plus sa confiance.

Responsable de lui-même, il doit retrouver cette « conscience de soi » organisatrice. C’est dans la richesse de sa vie intérieure qu’il découvre sa valeur d’être humain.

La philosophie existentielle, s’écartant de la métaphysique, décrit la réalité de la vie faite d’absurde, d’ennui, d’angoisse et de folie. Ainsi se fait jour la nécessité de modifier l’image que l’homme se construit de lui-même, de revoir les concepts de normalité et de déviance, d’objectivité et de subjectivité, de santé et de maladie.

L’expérience de la folie, finalement, caractérise bien l’expérience humaine, elle en est même si proche qu’elle en fait partie. On redécouvre, grâce à elle, l’importance que l’on doit accorder à la vie intérieure, point de rencontre de la philosophie, de la psychanalyse.

La souffrance psychique n’est plus limitée par les murs de l’asile, elle est reconnue comme une possibilité humaine et, dans l’après-guerre, devient une menace sociale qui s’exprime en termes de « désadaptation », de « mal dans sa peau » ou de « sentiment d’étrangeté du monde». Le devenir social, face au danger de la folie, sera alors une des préoccupations importantes de la future psychiatrie .

 

Georges Vignaux

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