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Histoire de la psychiatrie : en guise de conclusion

21 juillet 2014

L’histoire de la folie semble n’avoir jamais pu s’affranchir de ce dualisme qui, en dissociant le corps et l’âme, a paralysé la pensée médicale.

Ainsi, dans l’histoire, la folie est apparue tantôt comme une maladie organique, tantôt comme une pathologie spécifique de l’âme qui engageait la philosophie. De ces deux considérations inconciliables sont nées des attitudes thérapeutiques différentes. Et c’est dans cette dialectique que la psychiatrie a trouvé son évolution.

Si elle est parvenue à se déterminer comme une “philosophie” ayant pour tâche de s’occuper de l’âme humaine, elle n’a pu le faire qu’en occultant le langage organique et biologique. Elle a ainsi traité du psychisme en faisant référence aux humeurs sèches ou humides, à la “bile noire”, à la maladie des “organes du cerveau” de Voltaire ou de Morgagni, aux bosses du crâne de Gall, Cardan ou Lombroso, aux théories de la dégénérescence, etc…

Toutefois, l’histoire a témoigné que la maladie mentale ne peut pas se réduire à n’être qu’une “ratée de la mécanique”, un simple trouble organique. Elle ne traduit pas non plus une perte complète de la raison, ni une possession diabolique, un égarement passionnel à punir et à corriger. Le mal semble ne pas atteindre qu’un organe, mais l’être humain dans toute sa subjectivité, au travers de ses difficultés dans l’existence, dans ses expériences et ses comportements.

C’est à partir de cette dialectique où il devient parfois difficile de distinguer le médical du philosophique, le normal du pathologique, qu’est née l’idée d’une psychiatrie. Son territoire concerne aussi bien la médecine et les neurosciences que la psychologie, la philosophie, la sociologie, l’éthique, l’histoire, le droit, etc…

Par l’approche philosophique et psychologique, la folie apparaît comme une expérience qui ne nous est pas complètement étrangère et qui peut même éclairer la raison. Les comportements les plus insensés, caricatures des comportements normaux, font partie du potentiel humain. L’homme est capable d’être fou parce qu’ il possède ces qualités que l’animal n’a pas : il peut parler, créer, imaginer, rêver… Et ces formidables instruments de communication sont ceux par lesquels s’exprime la folie. Pathologie de la communication, elle atteint l’être humain dans sa dimension profonde – dans sa pensée, sa volonté, ses sentiments, ses émotions – dans ce qui le détermine comme un être participant à une vie collective.

S’inspirant de la philosophie, de la psychologie et de la sociologie, une nouvelle conception de la folie est apparue au cours du XXe siècle. La psychiatrie s’est alors donnée pour mission de remplir une fonction sociale, d’intervenir partout où la souffrance psychique pouvait se manifester. La notion de “Santé Mentale” s’est imposée et avec elle les idées de sectorisation, de prévention et de prophylaxie. Il s’agissait de réguler la sécrétion de la “bile noire”, de prendre en charge les maux de la cité en dehors des murs de l’hôpital afin d’éviter la condamnation et l’enfermement. Une solidarité a existé entre les pouvoirs administratifs et les professionnels de la santé pour maintenir le malade dans son milieu de vie, pour y favoriser son retour, le protéger et restaurer ses liens de communication avec son entourage.

Ce changement d’orientation a marqué le passage à un autre jugement porté sur la folie et surtout la fin d’une tradition asilaire. On a compris que ce n’est pas dans l’institution que l’on doit rechercher l’étiologie des troubles, mais bien à l’extérieur. La maladie semble ne pas pouvoir se passer du milieu qui lui a donné naissance. C’est le contexte socioculturel qui en apporte la meilleure explication. Suivant les coutumes, les situations, les modes de vie, l’expression des symptômes varie, ce qui prouve que la folie reste intimement liée à la société et qu’elle évolue avec elle. Elle appartient à tout un groupe qui partage avec le malade sa souffrance et ses comportements pathologiques, parfois peut- être sur plusieurs générations. Lui enlever cette référence, c’est l’isoler dans un individu, dans une expérience solitaire où elle n’a plus de sens. Et se contenter de supprimer les manifestations visibles de la maladie ne guérit pas mais risque d’accentuer encore davantage l’aliénation.

Mais la psychiatrie n’a jamais pu disposer des moyens essentiels de mise en place de ses projets. Des impératifs économiques se sont heurtés aux objectifs de prévention et de lutte contre l’exclusion. Le discours sur la folie, dans sa dimension sociale, a peu à peu été occulté. L’ouverture de la psychiatrie sur la cité n’est restée qu’une utopie.

Les mécanismes biologiques, les phénomènes moléculaires, toute une alchimie cérébrale, utilisant un déterminisme savant, redéfinissent la folie comme une “maladie des organes du cerveau”. La tomodensitométrie, l’IRM, l’étude des débits sanguins par le Xénon 133 métabolisent la pensée, assurent à l’anatomie et à la physiologie le pouvoir de tout comprendre et à la chimiothérapie, celui de tout maîtriser.

Gouverné par les seules neurosciences, le soin perd tout son sens en s’alignant sur le modèle médical. On traite comme en médecine, on divise, on découpe, on sépare. Les pathologies mentales sont émiettées en de longues listes de symptômes qui nous font croire à des maladies différentes. En réalité, la divergence n’existe que dans la façon d’exprimer le mal, elle n’est que superficielle. À l’origine de toutes ces manifestations, on retrouve toujours les mêmes évènements traumatisants, la même blessure indéracinable dans l’organisation psychique.

C’est finalement le symptôme, plus que le malade, qui fait l’objet d’un traitement.

Les neuroleptiques, appartenant pourtant tous à la même molécule de base, sont sensés pouvoir à la fois calmer l’agitation et combattre la passivité. Il y a des clivages, des découpages, des isolements dans notre façon de traiter la maladie mentale, qui aliènent plus qu’ils ne soignent. Ils appartiennent à l’ordre médical auquel la psychiatrie s’est conformée.
D’abord, on sépare le sujet malade de son milieu, qui bien souvent est lui-même pathologique. Mais seul celui qui perturbe est enfermé. Le contexte familial ou social reste inchangé, de sorte que lorsque le patient retourne chez lui, il retrouve les mêmes conditions qui ont provoqué sa décompensation.

Ensuite, non seulement on fragmente toutes les pathologies que l’on traite individuellement, mais on établit aussi une sélection, un partage parmi les patients.
On sépare les “actifs” des “passifs”, les chroniques des non chroniques, ceux qui sont du domaine de la justice et ceux qui sont du domaine de la psychiatrie, ceux pour lesquels on peut espérer une amélioration et ceux pour lesquels on conclut que l’on ne peut plus rien et dont il faut se débarrasser. Les malades sont soignés par morceaux, par étapes, dans des endroits différents, dans des structures cloisonnées.

Dans cette psychiatrie éparpillée, éclatée, l’unification semble impossible. Nos raisonnements médicaux n’accordent plus de place au psycho relationnel. Et pourtant le cerveau n’est pas qu’un système de molécules chimiques. Situé au croisement du physiologique et du psychosocial, il est un immense réseau de multiples connexions qui unifie le corps et l’esprit et où se loge l’histoire du malade et celle de la société. La folie a de profondes racines culturelles et le symptôme qui affleure n’est qu’un effet de surface.

Si le XX e siècle a réalisé d’énormes progrès scientifiques, il a souvent délaissé le côté humain. La tentative ratée de la sectorisation en est une illustration.
Le besoin de tout maîtriser et dominer font que la souffrance et la maladie sont devenues des choses que l’on n’est plus capable de tolérer aujourd’hui.

Cependant la folie résiste et se permet toujours de faire reculer les limites de la science et de l’esprit médical. Comme on ne sait pas la guérir, malgré des efforts thérapeutiques aussi variés qu’innombrables, on préfère encore l’ignorer… C’est à dire ne plus la considérer comme la perturbation d’un système collectif, mais simplement comme une “ratée” de la mécanique cérébrale, symptôme isolé identifiable par la mesure de certaines constantes biologiques ou de quelques paramètres génétiques… Ce rationalisme médical s’efforce de découvrir le virus, le chromosome ou le marqueur spécifique rassurants — pour expliquer la déviance, la violence et la déraison — et le médicament capable d’anesthésier la pensée et d’aseptiser le comportement.

On s’achemine progressivement vers un système de soin qui ne prend plus en charge la personne elle-même, mais uniquement son symptôme sur la courte période de l’urgence, le temps d’un traitement chimique qui écourte la crise, qui efface ce qui se voit et qui remet dans les normes.

On oublie que la folie s’enracine profondément dans un environnement social qui la favorise de plus en plus. À faire taire le symptôme, on risque certainement d’aggraver le mal… À ne plus contenir la folie, on lui permet peut être de trouver de nouvelles formes d’expression dans la société, bien plus difficiles à maîtriser.

Georges Vignaux

Bibliographie

• Histoire des maladies mentales

Michel Collée et Claude Quétel

Presses universitaires de France. 1994

• Histoire de la psychiatrie

Yves Pélicier

Presses universitaires de France. 1976

• Histoire de la psychiatrie

F.G. Alexander et S.T. Selesnick

Armand Colin. 1972

• Histoire de la folie à l’âge classique

Michel Foucault

Gallimard. 1972

• Le secteur psychiatrique

M. Claude George et Yvette Tourné

Presses universitaires de France. 1994

• DSM III – DSM IV

Manuels diagnostiques et statistiques des troubles mentaux

Masson. 1987-1994

• Les nouveaux visages de la folie

J.Pierre Olié et Christian Spadone

Odile Jacob. 1993

• Des paradis plein la tête

Édouard Zarifian

Odile Jacob. 1994

• La folie : Histoire et dictionnaire

Jean Thuillier

Robert Laffont. 1996

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